Le rire : de l’huile ou de l’acide dans les rouages d’une entreprise ?

Alice M. Isen, Kimberly A. Daubman et Gary P. Nowicki, trois chercheurs de l’Université du Maryland, ont évalué en 1987[1] les capacités créatives de différents groupes. Dans un test, on fournissait aux participants une boîte de punaises, des allumettes et une bougie, et on leur demandait de trouver une solution pour accrocher la bougie sur une plaque en liège collée au mur, de manière à ce que la bougie allumée ne fasse jamais tomber de cire sur le sol.

Les personnes testées étaient rangées en plusieurs groupes : certaines étant mises en joie en regardant un extrait de film comique, d’autres voyaient un film neutre, un troisième groupe recevait une barre chocolatée, les autres servaient de groupe témoin. Conclusion : 58% de ceux qui avaient vu le film comique trouvaient la solution, contre 11% de ceux qui avaient vu le film neutre, 16% du groupe témoin, et 25% de ceux qui avaient eu du chocolat. (Spoiler alert : il fallait vider la boîte, puis punaiser un de ses côtés sur le mur et enfin poser la bougie sur ce support).

En coaching, je constate régulièrement que pour trouver une issue à un problème, mieux vaut commencer par en rire. Il y a quelques années, j’avais rendez-vous sur Paris avec un groupe de banquiers pour les aider à préparer un appel d’offres important. À l’aéroport de Valencia, j’avais acheté plusieurs paquets de turrón, cette sorte de nougat espagnol et je les avais ouverts sur la table de réunion. Instantanément, toutes ces personnes ultra « sérieuses » s’étaient mises à comparer les goûts, à rigoler de leurs doigts et de leurs visages collants, à se raconter leurs anecdotes de vacances en Espagne… Les idées avaient ensuite fusé non-stop : la réunion avait fini vingt minutes plus tôt que prévu et dans une ambiance particulièrement joyeuse.

On peut être sérieux (professionnel, engagé) sans se prendre au sérieux (i.e. supérieur aux autres). Ou comme l’écrivait G. K. Chesterton[2], « Angels can fly because they can take themselves lightly ». Les cadres dirigeants devraient encourager le rire, a minima l’accepter quand il s’allume, montrer qu’il a toute sa place dans le travail, parce qu’il favorise la créativité et la légèreté dans les relations. Pour vous, C-Levels, le rire est aussi une manière de rappeler que vous faites partie de l’équipe, que vous n’avez pas une place « à part ». Vos responsabilités sont plus importantes, vous n’êtes pas supérieurs.

Malheureusement, le rire en entreprise n’est pas toujours positif : tout dépend des rapports implicites entre les personnes. Dans l’humour, on rit ensemble, sans diminuer personne. On rit avec, on ne rit pas de. Dans l’ironie, on se place au-dessus de ceux visés par le rire. L’ironie est le premier degré de la moquerie, et elle est tout aussi acide que l’autodérision, où la personne se rabaisse pour faire rire les autres. On peut rire d’une erreur, d’un comportement, sans rabaisser qui que ce soit. Même rire ensemble d’une personne ou d’un groupe absent est dangereux : on a l’impression de renforcer la cohésion, en réalité on construit des barrières et on prépare des affrontements.

Profitez du rire, encouragez-le dès que possible. Cette bouffée d’air frais allège la pensée et les relations. Interrompez en revanche tout rire moqueur, qui use et finit par détruire.

Très bonne semaine !

[1] Isen A. M., Daubman K. A., Nowicki G. P., « Positive affect facilitates creative problem solving », Journal of Personality and Social Psychology, 52 (6), 1987, p. 1122-1131

[2] Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxy, chapitre VII, « The Eternal Revolution ».