Le perfectionnisme tue la joie

Sans efforts, pas de joie. Mais trop d’efforts, plus de joie. Voilà pourquoi tant de cadres dirigeants ont les traits tirés, le teint verdâtre et le sourcil froncé : ils croient encore au « on peut toujours faire mieux ». C’est peut-être vrai. Mais ça ne veut pas dire qu’on doit.

Grandir, progresser, se développer, ne peut se faire sans efforts. Toute croissance requiert une dépense d’énergie, physique et intellectuelle. La récompense de cet effort victorieux, c’est la joie, signal qui nous encourage à continuer dans la même direction. Bergson écrit : « [la nature] nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. »[1]

Ce « bon pour soi » est bien plus profond que le plaisir : pour Bergson, « le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. » Le plaisir serait un hameçon lancé par l’évolution pour nous pousser à nous nourrir et à nous reproduire. La joie une émotion qui nous indiquerait la route vers un progrès.

 Attention donc au moment où l’effort, moyen pour franchir des obstacles et remporter une victoire, devient une fin : il serait interdit de se réjouir, parce qu’une victoire ne serait qu’une étape, un palier, un maillon d’une chaîne qui monterait jusqu’aux étoiles. Se réjouir, se féliciter, serait risquer de « se reposer sur ses lauriers ». Pas du tout ! Prendre le temps de profiter d’un succès, surtout après un effort, c’est signaler à notre cerveau qu’il y a du bon à sortir de sa zone de connu, et c’est justement ce qui va nous permettre de recharger les batteries pour la prochaine mission !

 Nous vivons dans un monde qui cherche par tous les moyens (l’IA en dernier avatar) à nous éviter l’effort, tout en nous fournissant des sources infinies de plaisir. Je comprends tout à fait qu’on veuille défendre l’effort comme source de joie, signe de puissance, marque de notre instinct vital réalisé. Mais attention au moment où l’effort ne procure plus de joie. L’effort pour l’effort, l’effort comme un devoir, c’est une impasse dangereuse où nous nous privons du meilleur des carburants. Et ne croyez pas que vous pourrez compenser bien longtemps avec votre salaire élevé : cela n’apporte que des plaisirs, pas de joie.

 Bergson toujours : « Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. »

 L’exigence est tout à fait compatible avec la joie. Faire bien, et s’en féliciter, est beaucoup plus puissant que de « toujours faire mieux »… et finir en burn-out. Pour cela il faut deux conditions, auxquelles je vous suggère de réfléchir cette semaine : la première est d’avoir une cible suffisamment concrète pour savoir quand elle est atteinte. Ensuite, prendre le temps de se féliciter, individuellement et collectivement, sans éteindre la joie par un « on aurait pu » ou un « on aurait dû... »


[1] « La conscience et la vie », Conférence faite à l’Université de Birmingham
le 29 mai 1911, reprise dans L’Énergie spirituelle, Essais et conférences, Paris, Alcan, 1919.