Trois raisons d’être résolument optimistes

Publié le 3 janvier 2020

80% d’entre nous ont un biais optimiste. C’est-à-dire une tendance à surestimer la probabilité d’avoir des événements heureux dans nos vies (et par exemple notre espérance de vie, nos perspectives de carrière), et à sous-estimer la probabilité de vivre des événements malheureux (que ce soit le cancer, un accident de voiture, un divorce). La chercheuse Tali Sharot, de l’University College de Londres(1), a montré dans une série d’études que ce biais… ne concerne que nous (et nos proches) ! 75% des gens voient des perspectives positives pour eux-mêmes et leur famille, tout en restant assez pessimistes en ce qui concerne l’avenir du monde qui les entoure.

Ce biais concerne aussi les qualités que nous nous attribuons, nos compétences… que nous estimons en général supérieures à la moyenne. Et c’est un biais constaté par les chercheurs dans la plupart des cultures, indépendamment de l’âge, du sexe… bref, il semble bien que cela soit une caractéristique universelle. Tali Sharot souligne avec humour qu’il est statistiquement impossible que nous soyons tous supérieurs à la moyenne. Donc il s’agit d’une estimation largement fausse. Comment se fait-il que cette « illusion » demeure ? Pour Tali Sharot, c’est parce que ce biais optimiste a de très nombreux avantages…

Certains pensent que le secret du bonheur est d’être « réaliste », d’avoir des espérances mesurées, parce que si les événements de notre vie confirment ces attentes basses, alors nous ne serons pas déçus. Et si finalement – contre toutes nos attentes – nous avons un mariage heureux, une carrière brillante et que nous sommes en bonne santé, alors nous serons joyeusement surpris. Ce raisonnement « réaliste » – dont j’ai déjà souligné l’erreur fondamentale dans un précédent article – a en fait trois failles majeures.

1. Les gens optimistes se sentent toujours mieux en cas d’échec

Dans une étude célèbre(2), Margaret Marshall (de l’Université Seattle Pacific) et John Brown (de l’Université Mary Washington) ont montré comment des étudiants avec des attentes élevées estimaient qu’ils étaient responsables de leurs succès (j’ai bien bossé, j’ai un cerveau qui fonctionne bien – et d’ailleurs je pense que je vais continuer à « cartonner » dans le futur) tandis qu’ils attribuaient leurs échecs à des causes extérieures (examen mal construit, injuste… et ça ne se reproduira pas). Au contraire, les étudiants avec des attentes basses s’attribuaient la responsabilité de leurs échecs, tandis que s’ils avaient réussi, ils y voyaient un coup de chance (c’était un examen « facile cette fois-ci », mais ça ne se reproduira jamais).

2. Anticiper nous rend heureux

Dans une expérience portant sur « l’anticipation et la valeur d’une consommation retardée » George Loewenstein(3), de l’Université Carnegie Mellon, a demandé à un groupe d’étudiants combien ils seraient prêts à payer pour recevoir un baiser de leur star de cinéma préférée, en fonction du temps : immédiatement, à 3 heures, 24 heures, 3 jours, 1 an et 10 ans. La période de temps préférée des étudiants était 3 jours. En d’autres termes, les étudiants étaient prêts à payer plus pour attendre. Pas un ou dix ans, certes. Mais 3 jours – parce que du coup vous obtenez aussi 3 jours d’excitation, de plaisir par avance, d’imagination de la scène. Comme le dit Tali Sharot, c’est pour la même raison que les gens préfèrent le vendredi (où vous devez travailler mais où vous pouvez rêver à votre week-end) au dimanche (où vous n’avez pas de contrainte, mais où la seule anticipation possible… est celle de votre prochaine semaine de boulot).

3. Être optimiste améliore la réalité

C’est le principe des prophéties « auto-réalisatrices ». Adopter une perspective optimiste nous pousse à faire plus d’efforts, et donc augmente nos chances de succès. De surcroît, ce choix nous maintient en bonne santé, en réduisant nos niveaux de stress et de d’anxiété.

Avoir un biais optimiste est un signe de bonne santé mentale. Les personnes légèrement déprimées ont une vision relativement « neutre », tandis que celles souffrant de dépression sévère ont un biais… pessimiste : elles voient l’avenir de manière plus noire que ce qu’il sera en réalité.

Nous intégrons beaucoup plus facilement des informations positives concernant l’avenir. Cela ne signifie pas que nous ignorons les informations négatives – nous pensons simplement qu’elles ne concernent que les autres. Alors que dans le cas des informations positives… nous pensons qu’elles nous concernent forcément !

Dans son laboratoire de l’University College de Londres, Tali Sharot a étudié comment les personnes faisaient évoluer leur vision du monde une fois confrontés à la réalité. Par exemple, elle leur demandait quelle était la probabilité selon eux qu’ils souffrent de cancer dans leur vie. Puis elle leur donnait le chiffre réel : une probabilité de 30%. Les personnes modifiaient davantage leur estimation quand le chiffre donné par la chercheuse était plus encourageant que ce à quoi ils s’attendaient.

Par exemple, si je pensais à avoir 50% de chances d’avoir un cancer dans ma vie, et qu’on m’annonçait 30%, alors je ramenais ma prévision à 35% (15 points d’écart). Mais si j’avais dit que j’avais 10% de « chances » de l’avoir, et qu’on m’annonçait que la vraie probabilité était de 30%, alors j’aurais modifié ma prévision à… 11% (1 point seulement d’écart). Ce que montre cette expérience, c’est que le biais optimiste nous pousse à intégrer beaucoup plus facilement les bonnes nouvelles que les mauvaises !

Conclusion : ce biais optimiste est universel, et a la plupart du temps des conséquences très positives. Accrochons-nous donc fermement à cette caractéristique universelle de l’être humain, qui lui apporte une meilleure acceptation de l’échec, les bénéfices de l’attente joyeuse, et une amélioration de notre condition. Être conscients de ce biais ne le réduira pas – comme le dit Tali Sharot, comprendre une illusion d’optique ne la fait pas disparaître. Donc nous pourrons trouver un équilibre, rester pleins d’espoir… tout en mettant en place des séries de règles, planifications et process pour éviter de tomber dans un aveuglement dangereux.

Les « experts » sont en général experts en worst case scenario, leur premier réflexe est de tirer la sonnette d’alarme, crier au loup, envisager le pire… parce que s’ils se trompent, personne ne leur reprochera – ils pensant que le bon n’en sera que mieux apprécié. Éloignons-nous de ces Cassandres, et assumons notre biais optimiste !

Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous une très belle année 2020, remplie d’optimisme joyeusement faussé – et tellement nourricier…

(1)https://www.ted.com/talks/tali_sharot_the_optimism_bias#t-988566

(2)Brown JD and Marshall MA (2001) Great expectations: Optimism and pessimism in achievement settings. In: Chang EC (ed.) Optimism and Pessimism: Implications for Theory, Research and Practice. Washington DC: American Psychological Association, pp.239–255

(3)Loewenstein, G. (1987). Anticipation and the valuation of delayed consumption. The Economic Journal, 97(387), 666–684

2 commentaires

Isabelle Daudet

7 janvier 2020 à 20 h 18 min

Excellent. Je ne pensais pas que c’était aussi net. A cette lumière, on pourrait repenser la vertu de prudence qui est si timorée et négative dans notre mode de pensée, mais pas dans d’autres.

Aurélien Daudet

9 janvier 2020 à 17 h 25 min

Exact ! J’ai d’ailleurs lu une citation d’André Comte-Sponville disant que la prudence est “la science des choses à faire et à ne pas faire”, et serait donc la vertu à mettre en face de la peur, beaucoup plus utilement que le courage !

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