Publié le Déc 17, 2022

Sois toi-même et fais les choses bien

Cette semaine, j’ai retrouvé pour une session d’une heure un homme avec qui j’ai déjà plusieurs fois travaillé cette année, en collectif et en individuel. Jérémie est un commercial expérimenté dans un très grand groupe, c’est quelqu’un qui est reconnu pour ses compétences, ses résultats, et aussi pour son attention portée aux autres. Clients et collègues savent qu’ils peuvent compter sur lui, lui demander de l’aide, des conseils, une oreille attentive. De mon côté, j’ai été frappé par son sourire, son accueil très chaleureux lors de nos séances de travail.

Sois toi-même et fais les choses bien - Aurélien Daudet

Sa demande lors de notre rendez-vous : comment faire pour obtenir un dernier rendez-vous avant les fêtes chez des clients particulièrement compliqués. Je réagis au « dernier » rendez-vous, et je lui demande s’il y a une urgence particulière.

– Non, pas particulièrement… Les résultats sont plutôt bons, mon manager vient de me transmettre les chiffres, et il avait l’air satisfait.
– Alors pourquoi veux-tu à ce point obtenir un « dernier » rendez-vous avant les fêtes ? J’ai l’impression qu’en ce moment, les gens ont plutôt l’esprit ailleurs, et qu’ils pensent plutôt à boucler leurs derniers dossiers avant de partir en vacances ?
– Oui, mais justement c’est pour ça que je venais te demander des tuyaux, par exemple sur le meilleur moyen d’écrire un mail de relance ? Parce que même si j’ai de bons résultats, on peut toujours mieux faire !

Je lui fais remarquer que dans sa dernière phrase il a commencé à la première personne, pour finir avec un « on » générique et flou. Et je lui explique que dans mon job j’ai constaté qu’une phrase tournée avec ce « on » collectif correspond souvent à une croyance interne, rarement positive pour la personne qui parle, mais qu’elle pense devoir respecter.

Ce « on peut toujours mieux faire » sous-entend souvent quelque chose comme : « je n’ai pas le droit de me contenter d’un résultat ». Dans le même genre, « on ne change pas d’avis tout le temps » veut dire en réalité « une fois que j’ai décidé quelque chose, je suis obligé de m’y tenir, quoi qu’il m’en coûte ». Ou bien encore : « il faut être attentif aux autres », qui cache : « je n’ai le droit de m’occuper de moi qu’après m’être occupé de tous les autres ».

Jérémie reprend :

– C’est vrai que quand je dis « on peut toujours mieux faire », ça veut dire que je veux toujours m’améliorer. Je pense que pour progresser, il ne faut pas se satisfaire de ce qu’on a déjà réalisé, mais viser toujours plus haut.
– Tu as remarqué que tu es encore passé du « je » au « on » ?
–  …?

Comme beaucoup de personnes (moi y compris), Jérémie a un besoin de perfection, dans son travail comme dans beaucoup d’autres compartiments de sa vie. Quand quelqu’un le félicite, il répond habituellement quelque chose comme « merci, mais… »

Au choix :

… mais je pense que j’aurais pu/dû être plus efficace/réactif/précis sur X ou Y
… mais j’ai eu de la chance sur ce coup-là, on verra bien ce qui se passera la prochaine fois
… mais j’ai été bien aidé par A ou B dans l’équipe

 « Sois parfait »

 

En Analyse Transactionnelle, cette obsession de « toujours faire mieux » est appelée une injonction – comme un ordre « interne » – en l’occurrence, l’injonction « sois parfait ». Cette injonction est née d’une décision que nous avons prise, souvent dans l’enfance, en général en observant les figures d’autorité qui nous environnaient. Pour obtenir des signes de reconnaissance de la part de ces personnes (parents, grands-parents, aînés dans la fratrie, instituteurs…) nous nous sommes dit qu’il fallait montrer en permanence notre désir de faire toujours plus.

Peu importe que cela se fasse au détriment de notre bien-être, ou même de notre santé, peu importe que nous nous mettions dans une boucle toxique dont la joie est exclue, « c’est comme ça, je suis comme ça », me répond Jérémie.

En fait, le piège (et donc la clé) est dans ce verbe être. Jérémie n’est pas comme ça, pas plus que Josie, qui me disait il y a quelques semaines « je ne vois pas comment je pourrais changer à mon âge, ça fait trop longtemps que je suis comme ça ! ». Nous ne sommes pas ceci ou cela, nous faisons comme ceci ou comme cela, nous nous comportons de cette manière. C’est un choix, qu’il est donc possible de changer… même si c’est souvent très difficile. Pour deux raisons principales :

. D’abord parce que ces choix d’aujourd’hui servent à confirmer une décision que nous avons prise il y a très longtemps, et qui est profondément ancrée
. Ensuite parce que ce choix « d’en faire toujours plus » a eu aussi un grand nombre de conséquences positives : les personnes qui ont un « sois parfait » sont souvent reconnues comme très professionnelles, très engagées, compétentes – elles ont souvent des carrières appréciables et des jobs intéressants !

Même si à un moment de notre vie nous sommes fatigués de tant d’exigence, une partie de nous-mêmes nous dit « oui mais, si je change… est-ce que je ne vais pas perdre tout ce que j’ai construit, avec tant de temps et d’efforts ? »

 

Double impasse

 

Dans la discussion que j’ai eue avec Jérémie, nous avons justement remis ce verbe « être » à sa place. Vouloir être parfait, c’est se mettre dans une impasse, à deux niveaux :

. Quel modèle ? « Je fais toujours mieux pour m’améliorer, et progresser »… mais vers quoi ? « J’aurai atteint mon idéal si je suis »… comment ? Impossible de répondre à ces questions.
. Quelle identité ? S’il est impossible d’y répondre, c’est parce qu’il y a une confusion plus grave : celle entre la valeur de mes actions et ma valeur en tant que personne. Les personnes qui ont cette injonction, cet ordre intérieur « sois parfait », pensent qu’elles n’auront de la valeur que si elles travaillent toujours mieux, si elles font preuve d’un engagement total. Du coup, elles revivent le mythe de Sisyphe : tous les jours, leur valeur en tant que personne est à la merci d’un retour négatif, d’un défi qui ne serait pas atteint. La meilleure des protections ? En faire toujours plus. Être au-delà de ce qui est demandé, pour ne pas risquer d’avoir ce « peut mieux faire » déjà destructeur lorsque nous le recevions sur nos bulletins de notes…

 

« Je ne suis pas la somme de mes actions »

 

Première clé : décidons irréductiblement que « je ne suis pas ce que je fais ». Ma valeur est à 100% depuis le jour de ma naissance jusqu’au jour de ma mort, quoi que je fasse dans l’intervalle. Elle n’augmente pas si je fais des choses remarquables – je ne vaudrai pas plus que mes contemporains. Et elle ne baisse pas si je fais des choses médiocres, mauvaises, ou même condamnables – je ne serai pas un sous-homme.

Cette décision irréductible, cet engagement vis-à-vis de nous-même doit se traduire dans nos phrases – changer notre manière de parler change progressivement notre vision du monde. Remplaçons par exemple :. « Je dois m’améliorer » par « je veux améliorer mes résultats »

. « Je dois être à la hauteur » par « je veux réussir dans mon job »
. « J’ai un haut niveau d’exigence à mon égard » par « j’ai envie de progresser dans mon travail »
. « Je dois me développer » par « je veux apprendre de nouvelles choses »

 

Construire de nouveaux repères

 

Une fois que nous avons disjoint notre être de nos actions… reste à construire un cadre de référence sain ! Comment savoir si ce que je fais est « bien » ? Plusieurs techniques possibles :

. Définissez les indicateurs de réussite. Avant de démarrer, posons la question à notre manager, à nos collègues, à nos clients : « vous direz que le travail a été bien fait si… ? » Et continuons à questionner jusqu’à ce que nous obtenions des indicateurs factuels, concrets, chiffrables éventuellement. Par exemple : ne vous arrêtez pas à la réponse : « je serai satisfait si vous montrez que vous vous engagez à fond dans le projet ». Demandez : « c’est-à-dire ‘à fond’ ? » « Et bien… que vous me teniez au courant très régulièrement de l’avancée des discussions, et que lorsqu’il y a un obstacle, vous m’avertissiez en me proposant une solution possible ». « Très régulièrement ? » « Une fois par semaine. »

Une fois que vous aurez cette grille d’indicateurs, écrivez-les, faites valider cette synthèse par vos interlocuteurs… et respectez-la ! Vous devez vous interdire de faire davantage, plus, mieux. Dépasser ce qui est attendu, vous devez désormais le voir comme une rupture du contrat établi.

. Remplacez « faire mieux » par « faire bien ». La qualité d’un vrai professionnel, c’est d’entretenir son énergie pour rester le plus longtemps possible efficace. Je crois que c’est cela être vraiment digne de confiance. Personne ne sera satisfait si vous « explosez » (le mot n’est pas neutre) ce projet… si vous êtes carbonisé pendant les semaines qui suivent. Personne ne veut d’une personne tellement « exigeante avec elle-même » qu’il faille subir les conséquences de son épuisement : sautes d’humeurs… ou congés maladie.

. Choisissez vos défis :  toutes les tâches que vous avez à remplir n’ont pas la même importance. Lionel Messi court très peu sur le terrain, parce que ça n’est pas là où on l’attend ! Il conserve au maximum son énergie pour pouvoir accélérer et marquer des buts. La prochaine fois que vous serez en train de prendre un temps énorme pour « améliorer » un power point, demandez-vous si c’est la compétence que vous voulez voir reconnaître ? Si c’est le cœur de votre job ? Gardez votre énergie pour un ou deux défis qui seront vraiment essentiels et sur lesquels vous aurez vraiment envie d’en faire plus, et joyeusement !

Faire ce qui est juste, faire bien, cela ne veut pas dire se contenter de peu. C’est même souvent le plus beau défi à relever.

2 Commentaires

  1. Hello,

    j’adoore!
    j’ai écris un texte qui va dans le même sens, que je n’ai pas encore publié… en phase!
    J’espère que tout va bien pour toi, je t’embrasse.

    Virginie

    Réponse

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