Prendre le temps de prendre son temps

Publié le 1 mars 2016

Étude publiée dans Science“Just Think: The Challenges of the Disengaged Mind”

 

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une étude réalisée en 2014, par des chercheurs en psychologie de l’Université de Virginie aux États Unis et des chercheurs de l’Université de Cambridge.
Cette étude, publiée dans Science, et que vous pourrez trouvez en-dessous de cette vidéo dans son texte intégral, portait sur la capacité des gens à se concentrer uniquement sur leurs pensées et sur le plaisir qu’ils en retiraient.
Des centaines d’étudiants étaient mises dans une pièce en solitaire avec comme seule consigne de se concentrer sur leurs pensées en restant assis et sans s’endormir. À l’issue, la constatation a été la suivante : 60 % des étudiants ont déclaré avoir eu des difficultés à rester concentrés sur leurs pensées et la moitié d’entre eux a qualifié cette expérience de déplaisante.

Du coup les chercheurs, bonne pâte, ont proposé aux étudiants de faire cette expérience chez eux, dans un environnement peut-être plus agréable. Résultats des courses, les pourcentages de déconcentration ou le ressenti étaient les mêmes à la seule différence qu’un tiers des étudiants ont avoué avoir triché et s’être précipité sur leur téléphone ou sur leur iPod pour écouter de la musique.
Alors j’entends déjà ce que vous me dites, “tout ça c’est les jeunes d’aujourd’hui, la génération X ou Y ou Z, enfin, bref ces jeunes-là ne savent pas se concentrer, d’ailleurs on sait bien que l’école y est pour quelque chose !” Et bien pas du tout, les chercheurs ont répété cette expérience avec un échantillon d’un âge moyen de 48 ans, et les résultats étaient les mêmes.
Bref, à l’issue de cette première batterie de tests, les chercheurs ont constaté, que quel que soit l’âge, le niveau d’éducation, le niveau de fortune, les résultats étaient toujours les mêmes, en ce qui concernait la difficulté à rester concentré sur ses pensées et le côté assez désagréable de cette expérience.

Alors du coup, ils en ont déduit que les personnes préféraient être dans l’action plutôt que de rester concentrés sur leurs pensées. Et ils ont voulu vérifier la chose suivante : est-ce que si ce qu’on propose à faire aux gens est désagréable, voire franchement désagréable, alors est-ce qu’à ce moment-là ils ne préféreront pas se concentrer sur leurs pensées ?
Pour cela ils ont bâti une nouvelle expérience, où cette fois les étudiants avant de rentrer dans la salle, avaient l’occasion de tester un choc électrique, léger mais quand même assez douloureux. Une fois qu’ils avaient testé, on les invitait à rentrer dans la salle où ils allaient de nouveau être enfermés tout seuls avec leurs pensées avec le choix soit de rester concentré sur leurs pensées soit d’aller se recoller une petite décharge.
71 % des jeunes hommes ont préféré se recoller au moins une décharge et 26 % des femmes. C’est terrifiant ! Ce que cela veut dire c’est que les trois quarts, quasiment les trois quarts des jeunes hommes et quand même un quart des femmes ont préféré souffrir plutôt que de rester juste concentré sur eux-mêmes. Il y a quand même un homme qui lui a préféré se coller 190 décharges en 15 minutes, c’est-à-dire quasiment une décharge toutes les 10 secondes !

Cette étude montre de manière spectaculaire toute la difficulté que nous avons aujourd’hui pour rester concentré uniquement sur nous-même, sur nos propres pensées, en dehors de toute interaction, même la lecture, avec notre environnement extérieur.
Or, et c’est là tout le paradoxe, ce mode “par défaut“, comme on l’a baptisé dans la recherche, ce mode purement introspectif de notre cerveau est considéré comme une des caractéristiques de l’espèce humaine. Cette très grande difficulté à rester uniquement en contact avec nous-mêmes, est-elle liée au monde moderne ? Difficile d’établir un lien direct de cause à effet, pour autant il est certain que la vie occidentale contemporaine, avec la très grande diversité, la très grande fréquence des stimulations du monde extérieur, ne nous facilite pas la tâche.

Christophe André, psychanalyste très connu en ce moment, que je vous ai déjà cité dans l’article sur la peur, a évoqué l’étude dont je vous parle dans une conférence que j’ai suivie au début du mois de février sur la méditation de pleine conscience. Il parle d’une altération de notre capacité de stabilité émotionnelle qu’il attribue précisément à cet excès, cette surcharge d’informations, de sollicitations, d’interactions caractéristiques du monde moderne. Or pour lui, notre cerveau n’est pas équipé pour gérer cette pléthore, cet excès, alors qu’au contraire, dans l’histoire de l’humanité, il était plutôt en confrontation ou en interaction, avec des environnements de peu, voire de carence.
Ne rien faire ça n’est pas quelque chose d’anormal, c’est au contraire, un excellent moyen, en plus du sommeil, pour régénérer notre cerveau. Pour cela, Christophe André propose de mieux contrôler les stimuli, en particulier les stimuli tels que les écrans, d’ordinateur, d’iPhones, ou des stimuli tels que la drogue, l’alcool, le tabac, tous ces stimuli qui nous donnent l’impression fausse de nous détendre alors qu’en fait ils représentent encore des sollicitations pour notre cerveau. Contrôle des stimuli d’une part, contrôle des réponses d’autre part. Comment nous entraîner progressivement à ne pas instantanément déclencher une réflexion ou une action à propos de la moindre sollicitation de notre environnement. L’idée c’est de préserver ce qu’il appelle des plages de continuité, c’est-à-dire des moments pendant lesquels notre cerveau n’est pas instantanément sollicité, déclenché en réaction à notre environnement. Plage de continuité et plage d’unité pendant lesquelles notre cerveau n’a à se concentrer que sur une seule chose, une seule expérience, qu’elle soit agréable ou désagréable. Finalement, “Alexandre le bienheureux” avait tout compris :
“Parfois il faut prendre le temps de prendre son temps”.

 

 

5 commentaires

Aurélien Daudet

4 mars 2016 à 15 h 55 min

Bonsoir Joël,

Je ne connais pas Sylvie Germain. Mais je viens du coup de commander le livre d’entretien tiré de cette émission, “Le vent ne peut être mis en cage”. Merci !

Joel Poirat

4 mars 2016 à 13 h 34 min

Bonjour Aurélien,
Je suis très sensible au thème que tu abordes au travers de cette étude sur notre capacité de concentration et de retrait.
Il m’est revenu cette parole très récente d’un moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé, François Cassingéna-Trévedy:
“C’est pour éviter les questions qui surgissent du silence que nos contemporains ont inventé la télévision et lui vouent un culte. ”
J’ajoute, dans mes lectures de la semaine, une phrase de Sylvie Germain prononcée dans une émission de la RTBF début 2002. Le thème de l’émission était Le vent ne peut être mis en cage.
“Plus on s’enfonce en soi, plus se perd le moi en tant qu’ego avec ses limites, et plus on arrive à aller vers l’extrême dehors. Plus on va vers l’infiniment petit de notre être, plus cela finit par tangenter avec l’infini. Le dehors, le dedans, au bout d’un moment, finissent vraiment par tangenter. C’est l’expérience de tous les grands mystiques, même si certains peuvent se dire athées, même en l’absence d’un Dieu révélé. Toute expérience extrême d’intériorité conduit à une expérience extrême de l’absolu dehors.”
Le voyage vers l’intérieur décourage le plus grand nombre. C’est un peu comme partir dans l’espace , on a trop peur de ce que l’on peut y découvrir.

SWIDER

3 mars 2016 à 16 h 52 min

Bonjour Aurélien, tu as une souffrance à ton bras gauche ?
Amitiés, Maria – OBS

Aurélien Daudet

3 mars 2016 à 17 h 25 min

Ah ah ah ! En fait j’avais oublié de poser mes notes… Mais c’est bien vu !

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