Pourquoi la joie augmente VRAIMENT la créativité

Publié le 25 novembre 2019

Une suite d’expériences sur la créativité montre comment une « douce allégresse » favorise significativement la créativité des individus et des groupes. Les chercheurs donnent un certain nombre de pistes concrètes, simples et pas chères pour provoquer ces « affects positifs » au sein des entreprises. Voici les trois règles, des exemples… et pour que tout cela ait un intérêt, j’attends vos idées dans les commentaires ! 

Alice M. Isen, Kimberly A. Daubman et Gary P. Nowicki, trois chercheurs de l’Université du Maryland, ont testé en 1987(1) les capacités créatives de différents groupes, autour de deux grands types de tests. Le premier consistait à compléter des suites de mots avec des associations plus ou moins compliquées à trouver. Dans le second, on fournissait aux testés une boîte dans laquelle étaient rangées des punaises, des allumettes et une bougie, et on leur demandait de trouver une solution pour accrocher la bougie au mur, sur une plaque en liège, de manière à ce que la bougie allumée ne fasse jamais tomber de cire sur le sol.(2)

Règle n°1 : Si vous voulez des réunions productives, commencez par un moment de détente, d’anecdotes, de plaisir partagé

Les personnes testées étaient rangées en plusieurs groupes, certaines étant mises en joie en regardant un extrait de film comique, d’autres en recevant un cadeau, les autres servaient de groupe test. Conclusion des chercheurs : des sentiments positifs (« good feelings ») améliorent significativement la capacité des personnes à résoudre des problèmes, en leur permettant d’une part de combiner des éléments d’une manière originale, et d’autre part de faire des liens entre des informations divergentes.

Cette règle concerne bien sûr en particulier les réunions où vous attendez des idées, des propositions, des solutions. Démarrer tout de suite « dans le vif du sujet » n’est pas la meilleure manière d’allumer la créativité. Dans un précédent article je vous racontais l’histoire de la création de Yesterday par Paul McCartney : il a eu l’idée des paroles de cette chanson en partant en vacances, avec sa girfriend, sur la route l’emmenant dans la maison au bord de la mer d’un de ses meilleurs amis !

Je ne travaille pas en équipe, donc j’applique cette idée en solo, et c’est plutôt efficace. Avant de me mettre à rédiger cet article j’ai constaté que j’avais une énergie assez basse. Plutôt que de perdre du temps et des piles à ramer, je suis sorti faire un tour en me remémorant les moments joyeux du week-end, en pensant à mes rendez-vous agréables de ce soir, en laissant complètement de côté mon travail pendant 30 minutes. Résultat : cette pause m’a permis de boucler le papier en 2 heures sharp. Pas vraiment une perte de temps, vu de ma fenêtre…

Vous ne pourrez pas toujours emmener vos équipes au soleil pour mieux travailler, mais pourquoi ne pas organiser plus souvent vos réunions hors des locaux de la boîte ? Pourquoi ne pas se mettre au boulot après un déjeuner pris en commun ? Après une pièce de théâtre vue en équipe la veille et après un temps pour échanger sur les ressentis de chacun en début de réunion ? Certains utilisent les ateliers de cuisine (j’ai le souvenir d’un moment grandiose dans une banque avec un dîner préparé en commun le soir du premier jour de formation), d’autres des dégustations de vins (là encore un grand moment en fin de première journée du côté de Strasbourg avec une équipe d’un labo pharma) – encore une fois les budgets ne sont pas considérables au regard de l’effet de ces moments en termes de cohésion et de productivité !

Si vous commencez à geindre sur l’air du « oui mais nous… » (suivi de « nous n’aurons jamais les budgets », « nos managers ne voudront jamais », « c’est trop compliqué »…) : 1. vous avez maintenant des arguments pour convaincre qui de droit – 2. commencez petit et vous pourrez vite obtenir davantage – 3. demandez-vous quelle est la part du blocage qui vient de vous et de votre résistance au changement…)

Règle n°2 : pour que la règle n°1 fonctionne, gardez un élément de surprise positive

Point intéressant : faire un cadeau aux personnes ne fonctionne pas lorsque le dit cadeau est trop « évident ». Dans un premier test, les chercheurs offraient une friandise dans son emballage d’origine, et demandaient dans la foulée aux personnes dans quel état émotionnel elles se trouvaient – la ficelle était un peu grosse, l’appât peu engageant, et l’effet en termes de créativité nul. Dans une seconde version, ils offraient un paquet de friandises, avec un emballage spécial, et ne demandaient pas directement aux personnes comment elles se sentaient. Cette fois l’effet constaté en termes de créativité était comparable à celui du film comique. 

Apporter toujours les mêmes chouquettes ne fonctionnera rapidement plus. Si vous commandez un petit déjeuner auprès des services généraux, rajoutez un assortiment de thés original, des confiseries rigolotes (oubliez les fraises Tagada, ça y est c’est trop connu), ou bien deux bouteilles d’eau pétillante. Pas besoin d’investir des fortunes, il faut juste un peu de fun ! 

Il y a quelques semaines je devais aider un groupe de banquiers à se préparer pour un appel d’offres très important. A l’aéroport de Valencia, j’avais pris plusieurs paquets de « turrón », une friandise espagnole très grasse et très sucrée. Mon client était très surpris parce que j’arrive d’habitude les mains vides, et il y a eu grand moment de rigolade entre ceux qui connaissaient et ceux qui ne connaissaient pas, ceux qui résistaient et se laissaient tenter, les comparaisons entre les turrones mous et les durs, les doigts collants… Dix bonnes minutes apparemment perdues pour le « travail », en fait une excellente manière de mettre tout le monde en « bonne énergie » !

Le réseau Châteauform’ est un très bon exemple de cette règle n°2 : j’ai souvent animé des séminaires dans ces lieux, et j’ai toujours été joyeusement surpris par les attentions des gérants, pour l’accueil, les pauses, les repas, mais aussi pour les « activités » ou dans les salles de réunions elles-mêmes. Les entreprises qui s’y rendent voient bien que la productivité de leurs équipes est élevée, et le business de Châteauform’ est florissant – piquez-leur des idées !

Règle n°3 : pour entretenir la créativité sur le long terme, améliorez l’environnement 

Au-delà de tous ces « événements quotidiens », les chercheurs du Maryland suggèrent d’entretenir cette atmosphère positive en travaillant sur deux axes : 

• L’environnement physique au travail. Dans les entreprises où je vais, je constate un grand mouvement de « réinvention » des espaces de travail, avec des idées très originales dans leur organisation, leur design (couleurs, matériaux, lumières…) et dans l’attention portée au ressenti des personnes. A contrario, je suis un peu effaré quand j’en vois certaines (ou certains services) revenir à l’open space et aux bureaux partagés… cela me paraît franchement à l’envers de ce que montrent toutes ces études.

• L’environnement interpersonnel. Ils suggèrent de mettre en place un cadre permettant aux salariés d’avoir de la reconnaissance pour leurs compétences (au-delà des salaires, primes et promotions, évoqués une fois par an), et un meilleur respect mutuel. Dans une autre étude(3) ces chercheurs avaient montré que des sentiments positifs permettaient des négociations plus productives, avec des résultats considérés comme plus satisfaisants par toutes les parties en présence. C’est là aussi que peut s’enclencher le cercle vertueux : des conflits résolus de manière positive sont une excellente base pour un respect mutuel !

À votre tour. Que pensez-vous de ces trois règles ? J’ai voulu rendre cet article le plus concret possible, complétez-le en donnant vos idées pour provoquer des émotions positives ! Et je testerai certaines lors de mes prochaines formations !


(1) Isen A. M., Daubman K. A., Nowicki G. P., « Positive affect facilitates creative problem solving », Journal of Personality and Social Psychology, 52, 1987, p. 1122-1131

(2) Je vous donne tout de suite la solution : il faut punaiser la boîte par un côté sur le mur et poser la bougie sur ce support. Pour ceux qui auraient trouvé avant de lire la réponse, un bémol : le fait que les éléments soient détaillés par écrit vous a sans doute facilité la tâche. Les chercheurs se sont en effet rendu compte que les personnes trouvaient beaucoup plus facilement la solution lorsque les objets étaient posés séparément sur la table que lorsque les objets étaient rangés dans la boîte. Faire de nouveaux liens est plus simple lorsque les liens « habituels » sont en quelque sorte « dénoués ».
Ma description de l’expérience a sans doute eu cet effet – et donc une autre manière de susciter des idées neuves est sans doute de décrire le contexte d’une autre manière. C’est ce que recherchent par exemple les facilitateurs graphiques, ou des logiciels de présentation comme Prezi, ou bien encore des ateliers de mise en scène théâtrale d’un problème organisationnel.

(3) Carnevale, P.J. D., & Isen, A. M. (1986). The influence of positive affect and visual access on the discovery of integrative solutions in bilateral negotiation. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 37, 1-13

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