Pour ne pas devenir agressifs, mettons des priorités et des règles

Publié le 21 mars 2020

Cet article est dans le prolongement de celui sur la structuration du temps. Il est directement lié à une conversation avec Virginie Piront, psychothérapeute bruxelloise, que je remercie beaucoup pour son regard toujours aiguisé sur le monde qui l’entoure…

« Je terminais de préparer le repas, quand j’ai entendu la porte du bureau de mon compagnon claquer. Il a déboulé dans la salle à manger, furieux contre ‘ces abrutis qui ne comprennent rien à rien’. J’ai voulu lui dire que le repas était prêt, mais rien à faire, il continuait à éructer. J’ai fini par prendre mon assiette et me réfugier dans mon bureau… Heureusement que nous avons suffisamment de place ! »

« Je suis sensée me transformer en maîtresse d’école avec deux enfants qui s’interrogent sur le paradoxe d’avoir une maman au chômage partiel et qui depuis travaille 16h par jour… Le confinement va nous réapprendre à vivre autrement… enfin dès que j’aurai le temps de lâcher mon téléphone et de me déconnecter de mon ordi ! »

« Je suis en retard pour notre appel, désolée, mais la conférence téléphonique avec mon équipe a duré plus longtemps que prévu… c’est vrai aussi que je jouais aux cartes en même temps avec mes enfants »

Depuis les débuts du confinement, en France, en Belgique ou en Espagne, nous avons tous entendu des histoires de montées de stress rapides, qui vont évidemment se multiplier lorsque notre « enfermement » va durer. Deux choses sont frappantes :

  • une sorte de passivité face à l’événement : « le confinement va nous réapprendre », « on va bien finir par trouver un mode opératoire », « je me suis réfugiée dans mon bureau ». Alors que c’est chacun de nous qui doit se mettre au travail pour mettre en place ce nouveau mode de vie

  • l’espoir inutile de gérer cette situation avec les techniques, les processus, les habitudes de notre passé immédiat. Comme ce manager qui refusent de changer l’heure de la réunion hebdomadaire, ce directeur de la production qui ne comprend pas que le service juridique ne réponde pas dans les mêmes délais. Ou plus grave encore ces directeurs régionaux qui sont déjà en train de prévoir le retour de leurs équipes sur le terrain – bien malin celui qui peut prévoir l’état physique et psychologique des personnes qui auront passé plusieurs semaines enfermées.

Nous sommes entrés dans une forme de “quatrième dimension”, dans laquelle l’ensemble de nos repères spatio-temporels ont brutalement explosé. Continuer dans cette double attitude de déni, c’est risquer de devenir des rats de laboratoire dans un espace trop restreint, ou bien des habitants d’un Loft célèbre. Dans les deux cas, des comportements d’agressivité, parfois destructeurs. La bonne nouvelle, c’est que nous ne sommes pas des souris de laboratoires, nous avons la possibilité de réfléchir, et de discuter pour réussir ce processus de reconstruction.

Reconstruire un ordre des priorités

En temps normal, chacun d’entre nous a des priorités professionnelles, et des priorités personnelles. L’un des atouts de cette séparation entre deux espaces – temps (les fameux « vie privée et vie pro »), c’est que cela nous permet de gérer l’ordre des priorités de chaque côté, parfois de manière trop dissociée certes, mais au moins de manière plus simple… Du côté de la vie pro, nous devons gérer nos priorités avec nos collègues, nos supérieurs, nos clients internes ou externes, et la négociation recommence « à la maison », avec nous-même, avec notre conjoint, nos enfants, nos animaux…

Aujourd’hui ces deux espaces-temps sont fondus. Il est donc beaucoup plus difficile de savoir ce qui est prioritaire, à chaque instant. Ce d’autant plus que nous avons été éventuellement privés de nos béquilles habituelles pour de nombreuses tâches : aide ménagère, grands-parents et/ou babysitters, restaurants… Nous devons donc revoir toutes les négociations, règles et contrats, implicites ou explicites, qui régissaient notre quotidien il y a seulement quelques jours.

Le but de cet article n’est pas de vous dire quelles devraient être vos priorités, ni de vous proposer un mode d’emploi directement applicable sur « comment vivre ensemble à l’heure du coronavirus » : nous sommes tous différents, dans nos systèmes familiaux, nos histoires, nos envies, et chacun est capable de conduire cette réflexion pour lui-même. Ce que je veux, c’est vous proposer deux principes simples pour que vous reconstruisiez, avec les personnes qui partagent éventuellement votre espace, vos priorités et vos règles de vie.

(Précision importante : ne confondez pas les priorités et les règles. Les priorités, c’est « ce que nous voulons faire, construire ensemble ici, notre ambition commune ». Les règles, c’est ce qui va permettre à ces priorités de se réaliser. Une règle démarre toujours par « il est interdit de… » ou « il est obligatoire de… », et elle s’accompagne d’une sanction en cas de non-respect. Si ces deux conditions ne sont pas respectées, ça n’est plus une règle, cela redevient un principe. Par exemple : « il est interdit de téléphoner à son boss passé 19h, sous peine de faire la vaisselle pendant trois repas » c’est une règle, « il est important de ne pas téléphoner à son boss passé 19h », c’est un principe. Et ça n’a pas la même force. )

Principe n°1 : tout se joue à l’intérieur de nos 4 murs

Le principe à garder en permanence à l’esprit pendant cette réflexion, c’est que la priorité aujourd’hui, c’est la vie entre vos 4 murs. Vos règles doivent d’abord viser à préserver l’harmonie dans cet espace clos.

En particulier, il va falloir décider que toutes les personnes qui sont en-dehors de cet espace passeront nécessairement après celles qui sont à l’intérieur. Que ce soient vos vieux parents ou vos enfants qui sont seuls dans leur appartement, vos collaborateurs et votre manager qui sont un peu à la dérive parce que leurs missions sont bouleversées, ou bien encore votre plus vieille amie qui a tellement besoin de vous parler. Ils doivent être « acceptés » à l’intérieur de votre appartement à des moments, dans un cadre, strictement défini, en accord avec les autres occupants de votre espace. Et pour que ce cadre soit compris par les « externes », il faut qu’il leur soit communiqué !

Par exemple, vous pouvez décider avec votre conjoint que pour appeler les proches on réservera plutôt un moment en fin de journée. Avec comme règle de ne pas dépasser 30 minutes : pour que l’autre puisse en faire de même ensuite et qu’il y ait toujours un parent avec les enfants, ou plus généralement pour que « l’extérieur » ne prenne pas trop de place à « l’intérieur ». Et pour que votre mère n’ait pas l’impression d’avoir une fille ingrate, lui dire pourquoi vous ne voulez pas passer trop de temps avec elle : vous voulez prendre soin d’abord de votre famille, celle avec laquelle vous vivez. Si elle ne l’accepte pas, c’est son choix, regrettable, mais qui ne doit pas faire changer le vôtre.

Avec votre équipe / manager / clients… c’est pareil ! Commencez par définir avec votre conjoint le temps que vous voulez consacrer à votre travail, et comment vous allez vous coordonner. Et calculez ensuite le temps que vous avez de disponible pour les différents appels / conférences téléphoniques / visios… Ensuite, commencez à négocier avec vos interlocuteurs professionnels comment vous allez leur attribuer ce temps disponible.

J’imagine bien que certains vont me dire « c’est bien sur le papier maissi mon chef m’ordonne de me connecter à telle heure, je ne vois pas comment je pourrais dire non ! ». D’abord, sortez-vous de la tête l’idée que c’est impossible. C’est difficile, compliqué, évidemment. Mais pas impossible. Il suffit d’en faire le choix. Et pour cela, que la priorité que vous aurez donné à votre monde clos soit suffisamment forte. Pour ceux qui sont à plusieurs dans leur espace, vous pourrez vous appuyer sur votre partenaire.

Et c’est possible ! J’ai parlé hier à une personne qui travaille à la Commission européenne, extrêmement sous pression depuis le début de la crise, dont le conjoint a lui aussi un travail très prenant, et qui a deux enfants de 2 et 5 ans. Après trois jours de « chaos » domestique, elle a calmement expliqué à son chef que sa famille était en ce moment sa priorité absolue, et a donc refusé le principe d’une réunion téléphonique supplémentaire. Et son chef, même s’il était mécontent, a accepté sa décision, évidemment. 

Je n’ai pas d’enfants, ni de manager, collaborateurs ou collègues. En revanche, j’ai des clients, certains que je continue à accompagner à distance, et de plus en plus d’autres qui m’appellent en ce moment parce qu’ils ont compris qu’il fallait prendre soin d’urgence du bien-être psychologique de leurs salariés. Vous imaginez bien que pour un indépendant, qui a vu la plupart de ses missions annulées, un appel client, c’est TRÈS chaud ! Mais j’ai mis en place avec ma femme des règles sur le temps libre entre deux appels, ou entre un appel et le travail à l’ordinateur, et l’interdiction de répondre aux messages textes pendant la préparation des repas et les repas eux-mêmes.

Principe n°2 : chacun doit prendre soin de soi d’abord

Vous allez penser que je vous demande d’être égoïstes… bien au contraire. Je vous conseille de prendre soin de vous d’abord, parce que c’est votre responsabilité, pas celle de ceux qui vous entourent. L’idée fondamentale est que si vous ne prenez pas soin de vous, de vos besoins, parfois avec les meilleures intentions du monde (« c’estd’abord mon conjoint, mes enfants »), alors forcément à un moment ou à un autre vous allez leur demander, explicitement ou implicitement (par votre état de fatigue, de déprime), de prendre soin de vous.

L’idée ça n’est pas moi contre les autres. C’est moi et les autres. Sinon, cela risque de devenir « l’enfer c’est les autres »… Pour éviter que cela soit pris comme de l’égoïsme, l’important est justement d’en parler, d’évoquer ensemble ce principe, et si tout le monde est d’accord, de construire quelques (pas trop !) règles simples pour le faire respecter.

Par exemple, si votre activité fétiche c’est de prendre un bon bain chaud, ou de passer une heure à regarder des vidéos sur YouTube, ou bien encore de déguster un bon petit plat, réservez un moment dans la journée pour cela, et passez un contrat avec les autres personnes de votre espace pour qu’ils respectent absolument ce moment et cet espace. Ce faisant, vous donnerez aux autres la permission d’en faire de même ! Cela permettra à chacun de nourrir ses besoins psychologiques et contribuera à la structuration du temps. Pas mal pour un comportement soi-disant égoïste.

Il s’agit en fait d’être positivement egocentrique. C’est-à-dire, encore plus en ce moment, de se mettre résolument au centre de sa vie, pour être ensuite pleinement disponible pour les autres. De ne pas se « sacrifier » pour les autres en exigeant ensuite qu’ils en fassent de même. Mais de prendre soin de nous, parce que c’est notre responsabilité, et d’être disponibles pour les autres… à condition qu’ils en fassent la demande. Je reviendrai dans un prochain article sur ce thème fondamental.

Dites-moi ce que vous pensez de cet article, réagissez, contestez, approuvez, partagez vos difficultés et vos solutions, posons-nous des questions… et surtout, surtout, prenons soin de nous !

Abrazo muy fuerte,
Aurélien

6 commentaires

Jean jacques fabre

2 avril 2020 à 18 h 12 min

Totalement en accord avec votre article.tout est possible il suffit de le vouloir.ne pas se laisser accaparer ses espaces de détente, de vie , de loisirs surtout lorsque l’on est h 24 ensemble nous avons la chance d’avoir chacun notre pièce ,mais nous préparons les repas à tour de rôle. J’ai prévenu mes managers et mon directeur que tant que faire se peut 4 soirs par semaine on se libère à 17h et je l’ai imposé à mes cadres, un seul de garde par soir jusqu’à 19h…ca marche et on souffle tous un peu. Quand à savoir dire non, personne ne vous en voudra si c’est argumenté tout en sachant que l’on peut compter sur vous durant une crise ou quand il le faut…cette période est certainement un moment pour faire le point, revoir les fondamentaux et se recentrer sur l’essentiel soi, son équilibre et les siens…

Aurélien Daudet

2 avril 2020 à 18 h 26 min

Merci pour ce commentaire, détaillé et pratique ! Effectivement, il est fondamental de profiter de ce moment “à part” pour réfléchir à son mode de fonctionnement actuel, en solo ou avec ses proches, prendre du recul et se projeter sur “l’après” !

Maïra

25 mars 2020 à 9 h 21 min

Merci Aurélien pour cet article efficace et d’actualité qui me permet de redéfinir les bases (temps pour soi, espace ect).

Tes informations sont précieuses et je crois que je vais aller préparer un bon repas, parce que c’est mon truc!!

merci.

Bises

Aurélien Daudet

25 mars 2020 à 10 h 28 min

Merci Maïra ! Et bon appétit !!

Lucile

24 mars 2020 à 11 h 58 min

Merci Aurélien ! C’est toujours un plaisir de te lire – et en ce moment, c’est salvateur !

Aurélien Daudet

24 mars 2020 à 12 h 04 min

Merci chère Lucile ! Ton message me touche, et m’encourage à continuer !

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