Publié le Avr 16, 2022

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense… »  

Dans une lettre du 19 février 1860, adressée à Armand Fraisse, Charles Baudelaire écrit :

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense. (…) Avez-vous observé qu’un morceau de ciel aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, donnait une idée plus profonde de l’infini que le grand panorama vu du haut d’une montagne ? »  

 

Cela peut vous paraître surprenant que je cite Baudelaire dans un blog consacré à la communication, et à la communication professionnelle en particulier. D’autant plus que ce dandy avait un profond mépris pour tout ce qui était lié à la vie économique et au progrès en général : « être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux ».

Si je vous propose cette phrase, c’est parce qu’elle permet selon moi de se réconcilier avec la difficulté… en particulier dans nos jobs. Les contraintes, les obstacles, sont inévitables. Ce qui est en notre pouvoir, c’est l’attitude que nous aurons face à ces contraintes.

Première possibilité : la plainte et la passivité. « Pourquoi moi ? Pourquoi encore ? Pourquoi ? Pourquoi ?? » La raison de la difficulté importe peu. La remettre en question encore moins. Mieux vaut remplacer le « pourquoi » par un « pour… quoi », et se demander « quel est mon but ? » Se remettre en mouvement, en se souvenant de Baudelaire : plus la contrainte sera forte, plus notre énergie à l’issue sera intense.

Deuxième attitude possible : la lutte. « Je vais me battre contre les obstacles, je vais faire tomber les barricades, réduire les oppositions… ». Pour reprendre les images de Baudelaire, c’est vouloir faire tomber les cheminées pour avoir un plus grand morceau de ciel bleu… Nous allons gaspiller notre énergie, et plus grave encore, une fois la poussière retombée, nous risquons d’avoir perdu de vue notre objectif.

Troisième attitude possible : accepter la contrainte comme faisant partie de la vie, et même la voir comme la condition du Beau. Lorsque Baudelaire écrit cette phrase, il défend le sonnet, qui a « la beauté du métal et du minerai bien travaillés » et qu’il considère bien supérieur à des formes plus « libres » et moins contraignantes. Sans contrainte, sans difficulté, pas de réussite, pas d’élévation, pas de dépassement. Sans contraintes, pas de joie. 

Dans mon job, j’ai pris l’habitude de voir l’objectif avant les obstacles. Il ne s’agit pas de faire semblant qu’ils n’existent pas, de les minorer bêtement – juste de les remettre dans la perspective de l’objectif et donc de les voir comme un point de passage obligé vers ce qui m’attire.

C’est valable dans la conduite de ma vie, de mon business, et aussi dans ma vision de la communication. Si l’on communique, c’est parce qu’il y a des obstacles. C’est parce que tu as le sel de ton côté de la table que je te demande de me le passer. C’est parce que tu n’es pas d’accord avec moi que je te parle, en espérant te convaincre. C’est parce que vous avez des milliers d’autres possibilités que je veux vous donner envie de travailler avec moi.

Si nous étions en parfaite harmonie, tout le temps, dans une quasi-fusion avec les personnes autour de nous, bien sûr nous n’aurions pas besoin de parler. C’est le rêve de tous les amoureux, qui disent avec Hugo : « quand on s’aime ce qui est exquis, ce sont les silences ». Mais justement c’est un rêve. Nous sommes des êtres de parole, nous devons parler parce que nous ne voyons pas le monde de la même fenêtre, nous n’avons jamais le même cadre de référence.

Parlons, communiquons, en restant concentrés sur la raison qui nous pousse à prendre la parole. En étant portés par la joie de la réussite potentielle, l’envie de voir les personnes en face de nous être convaincues, nous rejoindre, nous aider, nous faire confiance.

Et pour cela, concentrons-nous ! C’est une autre leçon de Baudelaire qui écrit dans cette même lettre : « Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu’il en faut penser : c’est la ressource de ceux qui sont incapables d’en faire de courts. Tout ce qui dépasse la longueur de l’attention que l’être humain peut prêter à la forme poétique n’est pas un poème. »

Lorsqu’une communication, orale ou écrite, est trop longue, parce que trop détaillée, trop compliquée, trop globale, c’est un signe de désorientation. C’est une communication « floue », qui ne sait pas où elle veut aller. Soit parce qu’elle n’a simplement pas d’objectif (souvent par paresse), soit parce qu’elle se perd en louchant sur les obstacles.

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense »… Pas mal, comme maxime, non ?

4 Commentaires

  1. Bonjour Aurélien,
    J’ai beaucoup appris avec vous et je continue de vous lire avec plaisir et curiosité. On dirait que vos mots me parlent directement. Avec votre éclairage, ma communication, a gagné en concision et en efficacité.
    Merci

    Réponse
    • Merci beaucoup Carole ! Votre message me fait très plaisir ! A bientôt, Aurélien

      Réponse
  2. Pas mal effectivement!
    J’ai toujours remarqué que la bonne communication orale est une chanson: la musique doit être en harmonie avec les paroles. Les auditeurs retienne autant la musique (qui parle à l’affect) que les paroles ( qui parlent à la raison). Bravo pour votre prestation qui respecte bien ce principe!
    Une bonne chanson étant souvent un poème mis en musique, je ne peux qu’être totalement d’accord avec votre propos!
    Amicalement
    Michel D
    Ps A noter que votre communication pourrait paraître traiter ( fort bien) du sujet “comment se comporter face à un obstacle”, alors que votre objectif porte sur l’efficacité de la communication. , celle ci pouvant s’inspirer du mode de comportement le plus pertinent face à un obstacle.

    Réponse

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