Publié le Juin 25, 2022

Mon périmètre, tes objectifs, notre relation

Cette semaine j’ai eu l’occasion de réfléchir à la question de prendre soin de soi d’un point de vue professionnel. Comment concilier notre bien-être avec les demandes ou les points de vue des personnes qui nous entourent ? La réponse : commencer par se respecter soi-même. Même si cela nous coûte.

Mon périmètre, tes objectifs, notre relation - Aurélien Daudet

Il y a quelque temps j’ai eu la joie de travailler avec un jeune manager, brillant intellectuellement et d’une grande sensibilité émotionnelle. Il venait de prendre la direction d’une équipe et se retrouvait confronté à des difficultés classiques : nouvelle répartition des tâches, respect des horaires… bref un certain nombre de questions liées à la mise en place du cadre. Avec trois questions centrales :

. Comment définir les règles ? (Indice : ne pas les confondre avec des principes)

. Comment faire respecter les règles ? (Indice : il ne suffit pas du tout que la règle soit comprise)

. Comment faire tout cela sans « passer pour un flic » ? (Indice : le cadre ne prive pas de liberté, il protège)

À l’occasion, je reviendrai sur ces sujets – s’ils vous intéressent, dites-le-moi dans les commentaires.

Aujourd’hui je voudrais approfondir un autre point, qui est apparu presque « par surprise », au détour de la conversation. A un moment ce manager me dit : « en plus, il y a un autre sujet qui me complique la vie : j’ai eu mon entretien avec ma responsable, elle m’a fixé mes objectifs et je me rends compte qu’ils vont être très difficiles à atteindre. Et je vais devoir abandonner le travail que j’ai commencé à mettre en place avec mon équipe… » 

Je reconnais qu’il m’a fallu un petit temps pour comprendre ce qui me « grattait » dans cette phrase. Mais pendant qu’il m’expliquait en détail ces difficultés, je revenais en boucle sur sa première phrase, en cherchant ce qui m’avait gêné. Et quand j’ai trouvé, je n’étais même pas tout à fait sûr que ce fût si évident. J’ai donc posé la question :

« – C’est bizarre quand même cette phrase : ‘elle m’a donné mes objectifs’, non ?
– Pourquoi ?
– Ben, il me semble que la phrase juste ce serait : ‘elle m’a donné ses objectifs’ ? »
Il m’a regardé en silence, et j’ai eu l’impression pendant une seconde qu’il se demandait si je n’étais pas un peu benêt… Puis il a repris :
– Non, Aurélien, ‘elle m’a donné mes objectifs’, c’est comme ça que ça se passe dans un entretien de mi année, ou dans un entretien annuel.
J’ai continué :
– Mais il me semble que la phrase juste ce serait : ‘elle m’a donné ses objectifs’ ? Ou à la rigueur ‘elle m’a donné ses objectifs, et ce qu’elle attendait de moi pour que j’y contribue’ ?
Silence. Il reprend, un peu hésitant :
– Si tu veux… mais c’est un peu la même chose, non ?

Ce coup-ci j’étais sûr que j’avais mis le doigt sur quelque chose. Ce qui se jouait était un thème fondamental pour moi, celui des limites, du périmètre, de ce qui m’appartient et de ce qui appartient à la personne en face de moi. Thème que je creuse avec passion, avec des sujets comme ceux du cadre de référence, des émotions, de l’influence…

J’ai donc continué :

– Si tu dis ‘elle m’a donné mes objectifs’, cela signifie que tu vas appliquer ce qu’elle te dit sans discussion. Tu n’es qu’un exécutant, sans la moindre liberté dans la définition de ta stratégie ?

Il me répond :

– Je vois ce que tu veux dire, mais j’ai un respect profond pour la hiérarchie, pour l’autorité, et je ne me vois pas du tout la remettre en question.
– C’est quoi le risque pour toi si jamais tu discutes avec ta manager de ces objectifs ?
– Qu’elle pense que je m’oppose à elle, et qu’elle ne me fasse plus confiance !
– Tu penses qu’elle te fera plus confiance si tu acceptes sans discussion ces objectifs ? Si l’un de tes collaborateurs acceptait la feuille de route que tu lui donnes sans discussion, tout en sachant pertinemment que ça ne va pas le faire, ou qu’il va y avoir des conséquences négatives qu’il ne te donne pas – tu lui ferais confiance ?
– Non… mais ça n’est pas la même chose.
– C’est exact. Dans un cas c’est toi la figure d’autorité. Dans l’autre c’est ta manager. Pour le reste… c’est assez semblable, non ?

Finalement, ce jeune manager a accepté l’idée que la bonne manière de justifier la confiance qui lui était faite, c’était justement d’arriver avec ses objectifs, et de voir comment les aligner avec ceux de sa responsable.

Et que cette négociation serait efficace si chacune des deux parties était claire sur :
. Son périmètre
. Ses envies
. Ses limites
. La différence irréductible – et normale, même saine ! – entre ces deux positions

Il a donc décidé d’avoir une discussion avec sa manager pour rediscuter de leurs objectifs respectifs, pour voir comment les faire fonctionner ensemble, ce qu’il fallait garder ou ajuster de chaque côté.

Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est son sourire à la fin de notre discussion. Il m’a dit : « je ne sais pas comment cette discussion va se passer, mais je me sens soulagé à l’idée de pouvoir sortir de l’impasse. J’étais assez en colère, sans savoir pourquoi, et là je me sens mieux ».

La colère nous indique que quelque chose qui ne nous convient pas est rentré dans notre périmètre. Et cette belle émotion nous donne l’énergie pour demander un changement, qui respectera nos limites, nos frontières.

Cette distinction entre mes objectifs et ses objectifs est plus facile pour un indépendant comme moi, parce que mon autorité ce sont mes clients. Et ce qu’ils attendent de moi c’est justement que je comprenne leurs objectifs, mais qu’ensuite je définisse mes objectifs, ma stratégie de formation et enfin que je les convainque que c’est la bonne solution pour les aider à atteindre leurs objectifs. 

Quand on est extérieur à l’entreprise, c’est plus facile de faire la différence entre les périmètres, de voir que je n’appartiens pas au même système que mon client. Mais cela ne veut pas dire que faire respecter ses frontières soit plus facile… J’ai repensé cette semaine à la discussion que j’ai eue avec ce manager, à l’occasion de deux problèmes avec des clients.  

Dans le premier cas, j’ai ressenti une colère forte constatant un non-respect de mes règles chez l’un de mes clients, concernant ma gestion des sessions de formation, en particulier sur la confidentialité des informations personnelles. J’ai redonné mes règles, et mon client m’a assuré qu’il allait dorénavant les respecter. Mais j’ai constaté que ma colère ne diminuait pas. Et j’ai réalisé que je n’étais pas sûr du tout que ces règles fondamentales pour moi seront vraiment respectées.

J’ai donc décidé ce matin que je ne travaillerai plus dans cette entreprise. Bien sûr je vais regretter les moments très joyeux que j’ai passés avec les personnes que j’ai formées, les retours après les formations, tous ces signes de reconnaissance profondément nourrissants. Mais le prix à payer pour moi était trop important. Et le signe que j’ai fait le bon choix, c’est que j’ai immédiatement ressenti une détente intérieure.  

Dans le second cas, un client m’a confié une mission très importante, avec plusieurs dizaines de personnes à former. Problème, la date de lancement approche, et je manque cruellement d’informations, sur les métiers concernés, et sur l’agenda de la formation. J’ai d’abord ressenti de la peur (« comment est-ce que je vais faire pour faire du bon boulot – est-ce que je vais être à la hauteur ? ») puis de la colère (« je suis coincé, je ne comprends pas ce qui se passe… donc je dois dire ce dont j’ai besoin »).

J’ai fait cette demande à ma cliente, en précisant que je préférais ne pas faire le job plutôt que de risquer de le faire mal. Heureusement, elle m’a immédiatement confirmé que les choses allaient avancer la semaine prochaine. Et que si ça n’était pas le cas, nous trouverions des solutions alternatives. J’ai adoré cette conversation, parce que ma cliente m’a confirmé qu’elle comprenait ma peur et ma colère et qu’elle ne les prenait pas pour des caprices de consultant trop gâté. Et cette conversation a sonné juste pour moi : là encore j’ai ressenti une profonde détente intérieure.

Dire ce qui est important pour nous (mes limites, mes règles, mes objectifs), est essentiel pour notre bien-être… et donc pour notre fonctionnement optimal. Accepter de ronger notre frein, de nous faire passer en second, peut nous sembler faire partie de notre devoir, des choses « à accepter ». C’est faux. Je pense que mon devoir c’est de prendre soin de moi, pour fournir aux personnes qui m’entourent la meilleure version de moi-même – celle hors du stress.

2 Commentaires

  1. Merci Aurélien. Cette chronique, où l’on a l’impression de lire “l’évidence” est en fait subtile et très bien construite. Elle m’a embarquée directement à l’endroit où ça “pique et gratte” pour moi, tout le temps. Cela me confirme que je vais dans le bon sens, en douceur. Je vais renforcer ces actions.
    À bientôt de vous lire.
    Bravo pour votre clarté.

    Réponse
    • Merci beaucoup ! Très heureux que cette chronique vous soit utile !
      A bientôt,
      Aurélien

      Réponse

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