Le sens des émotions : un mix entre corps et culture

Publié le 9 janvier 2020

Une étude éclaire d’un jour nouveau la question rebattue de l’origine physique ou sociale des émotions. Ce qui semble assez universel : la valeur agréable ou désagréable des émotions et leur intensité perçue. En revanche, le sens du mot exprimant telle ou telle émotion peut varier fortement en fonction des cultures – des différences qui ne sont pas visibles dans les dictionnaires.

Le mot « amour » en français, est traduit par « love » en anglais, « sevgi » en turc et « szerelem » en hongrois. Mais la valeur liée à chacun de ces mots, dans chacune de ces langues, est-elle la même ? Pour répondre à cette question, 9 chercheurs, emmenés par Joshua Conrad Jackson de l’Université Chapel Hill de Caroline du Nord, ont étudié dans 2474 langues parlées (regroupées en 20 grandes familles linguistiques) les « colexifications » des émotions. C’est-à-dire les différents sens que peut avoir un mot dans une même langue. Leur but : faire apparaître des « réseaux » de sens, et voir s’ils sont différents en fonction des cultures. 

  • Première découverte : les mots recouvrent des réalités parfois très différentes d’une culture à l’autre

Par exemple, le mot colère (« anger » dans l’étude) est lié à la jalousie/convoitise (« envy ») dans les langues nakho-daguestaniennes(1) tandis qu’il est plus relié aux mots de haine (« hate »), mauvais (« bad ») et fier (« proud ») dans les langues austronésiennes(2). Autre exemple, le mot de surprise est étroitement lié au mot de peur dans les langues austronésiennes, tandis qu’il est lié aux concepts d’espoir et d’envie dans les langues Taï-Kadaï(3). On passe donc d’associations plutôt négatives à des associations plutôt positives, « et vous pouvez imaginer comment pourraient réagir des personnes de ces différentes zones si quelqu’un jaillissait de derrière un meuble ou d’un coin sombre en criant ‘surprise !’ », s’amuse Joshua Conrad Jackson.

Voici quelques exemples de ces connections en fonctions des langues (pour retrouver l’ensemble de l’étude, c’est ici) :

  • Deuxième découverte : la proximité géographique implique une proximité dans le sens

Plus les langues sont proches géographiquement, plus les « réseaux » de sens sont similaires. Pour les chercheurs, c’est la preuve que les différences de sens ne sont pas le fruit du hasard, mais bien plutôt la conséquence de l’histoire, des contacts entre les peuples (échanges marchands, invasions, migrations, ancêtres communs…). 

  • Troisième découverte : la valeur et l’intensité physique ressentie diffèrent très peu d’une langue à une autre

Au travers des différentes familles de langues, deux facteurs semblent assez universels : la valeur « plaisant/déplaisant » des émotions (ce qui n’a rien à voir avec positif/négatif, à la connotation beaucoup plus « morale ») et leur niveau d’intensité physique ressentie. Et il intéressant de voir que ce sont les deux facteurs directement liés au corps(4) qui sont ainsi indifférents aux cultures, renforçant l’idée d’une composante strictement physique des émotions.

Conclusion : les émotions sont à la fois une réalité physique ET une construction culturelle

Les théoriciens des émotions s’écharpent joyeusement (c’est une figure de style, ils sont rarement hilares) depuis des dizaines d’années sur la question fondamentale de l’origine des émotions. Viennent-elles du corps (l’émotion, c’est la sensation) ? Sont-elles la conséquence de l’évolution (les émotions sont dans nos gènes) ? Sont-elles la conséquence de nos pensées (un événement, une interprétation, une émotion) ? Ont-elles d’abord un rôle social (nos émotions dépendent de notre culture) ? 

Bien sûr les frontières sont rarement aussi tranchées, et ces théoriciens collaborent régulièrement ensemble. Cette étude établit de nouvelles passerelles, passionnantes, sur la manière dont nous ressentons, conceptualisons et exprimons nos émotions.

(1)Vous ne savez pas de quoi il s’agit ? Allez je vous évite un passage wikipedia, j’en viens : il s’agit des langues parlées Républiques d’Ingouchie, de Tchétchénie et du Daghestan, toutes situées dans le Sud de la Fédération de Russie, ainsi qu’en Azerbaïdjan et en Géorgie…

(2)Again, merci wikipedia : ce sont les langues parlées à Madagascar, en Asie du Sud-Est, dans l’Océan Pacifique et à Taïwan. Au nombre de 1268, elles constituent la 2ème famille de langues du monde.

(3)Une centaine de langues parlées dans la péninsule indochinoise et en Chine du Sud par environ 100 millions de personnes.

(4)Ou comme il est dit dans l’étude « liés à des systèmes neurophysiologiques qui maintiennent l’homéostasie » (régulation de notre milieu intérieur autour d’un équilibre bénéfique)

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