Le coup du sombrero

Publié le 23 janvier 2020

La scène se passe dans un petit port du Mexique, Mazatlán, Tuxpan ou Altamira. Il est midi, la mer brille, le soleil cogne et les rues sont désertes. Seul un touriste américain se promène, sa femme a fui vers les parasols au bord de la piscine de l’hôtel, mais lui veut profiter au maximum de sa semaine de vacances. 

Arrivé sur le quai, il avise dans un coin d’ombre un homme assis sur le sol, le dos appuyé sur les marches d’une petite fontaine, les jambes allongées devant lui. Son immense sombrero rabattu sur le visage, l’homme est parfaitement immobile. A un moment pourtant il lève la main pour se gratter le cou et chasser une mouche, alors l’Américain l’interpelle :

– Salut !

Pas de réponse. Mais le Mexicain se racle la gorge, et l’Américain relance : 

– Salut ?

Cette fois, le Mexicain relève le bord de son chapeau, et regarde l’Américain.

– Buenos dias ! 
– Buenos dias.
– Je voulais vous demander une chose : quand est-ce que les bateaux rentrent de la pêche ?
– Ils sont déjà rentrés. Ce matin, tôt.
– Ah. Vous êtes pêcheur vous-même ?
– Oui.
– Et vous avez eu un problème ?
– Pourquoi ?
– Ben, parce que vous n’êtes pas en mer ?
– … Comme je vous ai dit, j’y suis allé ce matin, et là je fais la sieste. 
– Mais pourquoi vous n’y êtes pas retourné ?
– Pour quoi faire ?
– Ben… pour pêcher de nouveau ?
– Pour quoi faire ?
– Pour avoir plus de poisson !
– Pour quoi faire ?
– Ben du coup pour avoir plus de rentrées d’argent ?
– Pour quoi faire ? 
– Ben du coup vous pourriez investir, acheter des nouveaux équipements, ramasser encore plus de poisson, avoir encore plus d’argent, peut-être même racheter un deuxième bateau, puis encore un autre, et un autre !
– Et…?
– Ben au bout d’un moment vous auriez une flotte, et tellement d’argent que vous n’auriez même plus besoin de sortir en mer ! Vous pourriez rester à terre et vous reposer !

Un long silence. Le Mexicain regarde l’Américain, sourit doucement, et dit avec une sorte de clin d’œil :

– … et là, qu’est-ce que je suis en train de faire… ?

Je ne sais plus dans quelle formation j’ai entendu cette histoire. Je la raconte souvent à ceux qui croient à tort que leur valeur dépend de la quantité et de la qualité de leur travail, et qui du coup s’épuisent dans une quête infinie de reconnaissance, par leur entourage, professionnel ou personnel.

Nous naissons tous avec la même valeur, et cette valeur ne variera jamais au cours de notre vie, quoi que nous fassions. Avoir une estime de soi juste, c’est reconnaître cette déclaration (aussi inscrite dans l’Article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits ») et affirmer que ma valeur en tant qu’être humain est inaliénable et identique à celle de tous les autres êtres humains. 

Et c’est donc aussi reconnaître la différence fondamentale entre l’estime de soi (inamovible) et la confiance en soi (confiance en mes compétences, qui peut varier, en fonction des situations, de mes apprentissages, des domaines).

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