« Le confinement, une belle occasion de nous enraciner »

Publié le 16 avril 2020

Le Père Geoffroy Kemlin est prieur de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, l’une des plus célèbres de la Chrétienté. Il revient sur les principes de la clôture monastique, dont certains pourraient être très utiles à ceux qui ont découvert le confinement il y a tout juste un mois et commencent à trouver le temps long…

Crédit : Arnaud Finistre
Crédit : Arnaud Finistre

Comment décririez-vous le « confinement volontaire » d’une communauté de moines ?

Première chose, et c’est une différence majeure avec la situation actuelle, notre confinement est choisi librement. Nous avons décidé de devenir moines, et nous savions que cette séparation du monde définit la vie monastique. Pour autant, la séparation du monde n’est pas une fin en soi : c’est un moyen au service du recueillement et de l’attention portée à Dieu. La clôture est d’ailleurs plus ou moins forte selon les ordres : elle est par exemple beaucoup moins contraignante à Solesmes, abbaye bénédictine, que dans des monastères chartreux où les moines vivent en ermites, avec des contacts entre eux extrêmement limités.

À Solesmes, les 45 moines de la communauté peuvent se parler pendant le travail. Nous ne sortons pas du monastère, sauf pour une promenade de trois heures tous les jeudis. D’ailleurs en ce moment nous faisons comme tout le monde, et nous avons supprimé cette promenade ! Nous pouvons également sortir pour des occasions bien précises, comme un rendez-vous chez le médecin, la célébration d’une messe dans une autre communauté… Mais la Règle écrite par Saint Benoît au début du VIème siècle demande que le Père Abbé donne sa bénédiction au moine avant sa sortie et à son retour, ce qui marque bien cette frontière (et permet aussi au Père Abbé de savoir où sont les moines).

Autre différence avec les personnes qui doivent rester chez elles en ce moment, nous ne pensons pas à ce que nous ferons « après ». Notre engagement se fait pour la vie, à l’issue d’une période de probation : quand on rentre au sein de la vie monastique, il faut donc trouver d’autres repères.

Lesquels justement ?

Le premier conseil, et il est fondamental, c’est d’avoir une activité. Dans sa Règle, Saint Benoît dit que « l’oisiveté est l’ennemi de l’âme ». Le risque le plus important pour un moine, c’est l’acédie : un ennui et un découragement profonds qui vont très vite lui faire vivre le monastère comme un enfer. Le but est donc que chacun trouve une activité, ou des activités qui l’intéressent. Et lorsque cette activité paraît parfois difficile, rébarbative, nous disons qu’il faut « garder la cellule » – une expression qui signifie s’accrocher, rester à l’activité désignée sans chercher des distractions, parce que cela permet de tenir son esprit. Les premiers moines en Égypte tissaient pendant la semaine des paniers en osier, les défaisaient, puis recommençaient jusqu’au moment où il était temps d’aller les vendre… Nous n’en sommes plus là heureusement. Nous sommes beaucoup moins nombreux que par le passé, et nous risquons plutôt la suractivité…

Deuxième principe : il est important de diversifier ses activités. En ce qui me concerne, je fais de la comptabilité, j’enseigne la théologie, je m’occupe de vente en ligne, et je suis chantre pendant les offices. Changer, passer d’une activité à l’autre, me fait beaucoup de bien. Cela me permet aussi de laisser reposer mon travail, et de l’enrichir ensuite plus facilement. Il est utile enfin de mêler activités intellectuelles et manuelles – une illustration du principe « un esprit sain dans un corps sain ».

Ces deux principes semblent applicables par toutes les personnes en confinement… Et comment faites-vous pour éviter l’ennui, voire la déprime ou la dépression ?

En plus d’être actifs, et avec des activités diversifiées, un principe fondamental pour les moines, c’est la structuration du temps. Nos journées sont organisées dans un rythme strict, entre les offices, les repas, les temps de travail pour le monastère, la récréation, la lecture des textes sacrés et leur étude, le travail intellectuel… Cette structure nous aide à nous enraciner, elle nous donne un équilibre et nous évite de sombrer dans l’ennui.

Il y a la structure des journées, et aussi celle des semaines, avec le dimanche, qui est un jour de repos. Et puis la structure de l’année, avec le cycle liturgique, les fêtes religieuses dont le rythme varie légèrement d’une année sur l’autre. Le jour de sa fête, chaque frère a un bouquet à sa place à table. C’est un signe d’attention, et c’est aussi un point de repère. Comme certains éléments de décor (tapis, fleurs), qui changent dans l’église en fonction de la fête célébrée. Le but est que le temps ne soit pas une chose qui tourne en rond, mais qu’il devienne plutôt un ruban qui se déroule. Structurer son temps, c’est l’habiter.

Des études montrent qu’en confinement l’agressivité, les disputes augmentent. Comment faites-vous pour garder des relations positives entre vous ?

Tout ne va pas toujours bien au monastère, nous ne sommes pas faits d’une pâte différente de celle des autres hommes ! De petits détails peuvent prendre très vite beaucoup d’importance, et même devenir des tempêtes dans un verre d’eau. Donc un quatrième principe c’est l’attention portée aux autres. Des détails relationnels, qui pourraient sembler négligeables, vont prendre une importance considérable, dans un sens ou dans un autre d’ailleurs. Par exemple, quand dans la journée on croise un autre moine, on ne lui parle pas mais on le regarde, et on incline la tête pour lui montrer qu’on l’a vu, et qu’il est important à nos yeux.

Pendant les repas, nous allons observer si l’un des frères est plus agité que d’ordinaire, si un autre mange plus ou moins que d’habitude. Nous nous écoutons chanter plusieurs fois par jour pendant les offices, souvent depuis des années, et nous allons remarquer tout de suite un changement d’attitude, d’état d’esprit. La récréation, tous les après-midis, est une autre occasion de voir des changements de comportements. Ensuite, il faut trouver la bonne manière pour intervenir : être attentif tout en gardant la bonne distance pour respecter l’intimité du frère, qu’il ne se sente pas surveillé, harcelé.

C’est nous qui faisons du monastère un enfer ou un paradis pour nous-même. Dans cet univers qui peut vite devenir très monotone, savoir remarquer la qualité d’un geste, d’une attention, est fondamental. Le soir, il est très utile de rendre grâce pour toutes ces petites choses positives que j’ai reçues, que j’ai faites et que j’ai vues. Être attentif aux belles choses, c’est l’occasion de se remplir de gratitude.

Et pour les choses mauvaises, les manquements à la Règle par exemple, il y a toutes les deux semaines le chapitre des coulpes : chacun a l’occasion de reconnaître publiquement ses fautes extérieures, en général déjà connues au moins par certains. D’une certaine manière, on « remet les compteurs à zéro » et puis cela permet de réaffirmer de manière claire le cadre, les règles sans lesquelles la vie en communauté deviendrait vite très difficile…

Avez-vous un dernier conseil pour rendre le confinement lié au coronavirus plus supportable ?

Il est important de tempérer l’isolement en maintenant les liens avec l’extérieur. Dans sa Règle, Saint Benoît écrit « Ne quid nimis ». « Rien de trop », il ne faut rien exagérer. Nous pouvons entretenir des amitiés, rencontrer des personnes, dans certaines limites bien sûr. Je pense que ceux qui sont en confinement doivent eux aussi ne pas s’enfermer totalement en attendant que ça passe. Il faut entretenir des liens avec l’extérieur, sans passer dans un excès contraire, un trop-plein de communication qui empêcherait de prendre du recul, de gagner en profondeur.

Enfin, je pense que ce moment peut nous permettre de nous poser des questions sur notre rapport au monde. Réfléchir sur le sens de ce que je vis, de mon activité, de ma vie, de ce que je fais pour les gens qui m’entourent, autant de questions qu’on ne peut plus éluder lorsqu’on est en confinement. Et c’est une bonne chose, parce que ce temps doit nous permettre de réfléchir à notre avenir en tant qu’humanité. Si nous passons ce temps au téléphone, ou dans une suractivité, nous manquerons une belle occasion de nous enraciner.

2 commentaires

Brice

20 avril 2020 à 9 h 23 min

Très intéressant ! La première réaction que j’ai eu c’est de me dire, oui effectivement, c’est bien plus facile lorsque l’ont choisi. Je me souviens d’une formation avec toi pour laquelle je ne te remercierai jamais assez durant laquelle nous avions tous échangé sur le thème « vivre la vie que je veux ». C’est un peu hors sujet mais finalement lorsque nous sommes en accord avec nous-même et que l’on « fait » en pleine conscience de la situation (un peu comme expliqué dans ce superbe interview), les choses sont belles et les journées trop courtes même en confinement.

Aurélien Daudet

20 avril 2020 à 9 h 26 min

Gracias amigo ! Merci de ce beau double retour, sur l’article et sur cette formation “live”, dont je me souviens très bien…
A tout bientôt, en Espagne ou à Strasbourg !
Aurélien

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