Les secrets des murs de pierre :
5 règles pour des organisations efficaces

Publié le 2 octobre 2019

mur en pierre sèche

Depuis décembre dernier j’habite une maison perdue dans les collines de la région de Castellón, en Espagne. L’un des éléments les plus caractéristiques du paysage : les murs de pierre sèche sur lesquels viennent s’appuyer les terrasses cultivées.

En les regardant, et en réparant certains d’entre eux, j’ai retrouvé certaines règles très utiles en entreprise :

  • Faire d’une contrainte une opportunité
  • Prendre le temps d’ajuster
  • Chacun joue son rôle, à sa place
  • La perfection est fragile
  • La patience est une force

Laissez-moi vous les décrire et vous me direz ce que vous en pensez dans les commentaires !

Terrasses

Faire d’une contrainte une opportunité

Les pierres qui sont utilisées sont retirées du sol au moment des labours. De gêne pour les cultures, elles en deviennent des alliées précieuses : les murs des terrasses empêchent l’érosion de la faible couche de terre, et permettent aux rares pluies de s’enfoncer dans le sol. 

  • Une organisation est une solution, un désir apparu en réponse à une contrainte ou à un manque. Transformer une contrainte en opportunité, c’est souvent ce qui fait le sens d’une entreprise, sa raison d’être, son « why » comme disent les anglo-saxons.

  • C’est le sens profond du mot « entreprise » : une mission, une tâche au long cours, dont il ne faut pas perdre le cap, le but. Lorsque j’ai commencé à refaire certains des murs effondrés de notre terrain, j’ai parfois eu envie de laisser tomber vu le temps passé, le peu de résultats, et la quantité de murs encore à remonter. Et puis en arrêtant de me focaliser sur « tout ce qu’il reste à faire », en reculant de quelques pas pour voir ce que j’avais déjà fait, et en profitant du plaisir d’être en train de faire, j’ai retrouvé le sens de cette « entreprise ». 

Prendre le temps d’ajuster

Les murs en pierre sèche sont faits sans ciment ni mortier. C’est l’ajustement des pierres entre elles qui fait la solidité du mur. Cet ajustement n’est pas parfait : il y a des vides, justement pour que l’eau de pluie puisse s’écouler. Si les pierres étaient parfaitement liées, y compris avec du ciment, alors l’eau s’accumulerait dans la terre à l’arrière du mur, elle pourrait éventuellement geler, en tous cas, la pression de la terre et de l’eau cumulées ferait s’effondrer le mur.

Ruines

La région à l’ouest de Castellón s’est vidée de ses habitant dans les années soixante, au profit des nouvelles industries de céramiques dans la plaine. Depuis plus de cinquante ans, ces murs de pierre sèche ne sont donc plus entretenus, comme les « masias », les fermes au centre des terrasses. Ces maisons, faites avec du mortier ou du ciment, se sont effondrées. Beaucoup plus vite que les murs des terrasses, ou les abris de pierre sèche.

  • Quand on construit une organisation, une équipe, il faut prendre le temps d’ajuster, c’est-à-dire de trouver la place juste. Et il faut parfois même accepter de défaire ce qui avait été construit, pour trouver un meilleur ajustement. Je pense à toutes ces organisations qui grandissent trop vite (des start-ups par exemple) mais aussi certaines équipes « projet » ou bien qui sont parfois construites comme « de force » (je pense à beaucoup de fusions d’entreprise ou bien à ces équipes constituées sans que les personnes prennent le temps de se connaître). 

  • Ce temps d’ajustement est précieux. Ça n’est pas du temps perdu, c’est celui qui fait qu’une équipe ou qu’une structure va tenir, durer dans le temps.

Chacun à sa place, pour jouer son rôle

Un mur de pierres sèches semble constitué de blocs massifs et de pierres de taille moyenne. Mais quand on se rapproche, on voit que dans les interstices il y a aussi un grand nombre de pierres beaucoup plus petites, de dix à quinze centimètres de long sur un à deux centimètres d’épaisseur maximum. Ces pierres fines servent à caler les plus grosses et permettent de stabiliser l’ensemble du mur. Si vous retirez ces petites pierres, tout s’effondre. 

Détail de mur en pierre sèche

Cela ne veut bien sûr pas dire que toutes les pierres se valent… Si vous ne mettez que des petites, construire un mur prendra des siècles et résultat ne sera tout à fait instable. Les grosses pierres font gagner du temps, et elles donnent de la force au mur. 

Il y a une troisième sorte de pierres, beaucoup moins visibles. Au fur et à mesure que le mur s’élève, on verse à l’arrière des seaux de pierrailles qui vont servir de drain. L’eau de pluie s’infiltrera facilement dans leurs interstices et permettra de garder à distance le poids de la terre. En espagnol, ces pierres s’appellent « ripio ». En poésie, « ripio » désigne un mot ajouté, dont le seul intérêt est de compléter un vers ou une rime.

  • Dans une structure, un système, tout le monde a un rôle à jouer. Toutes les fonctions ne se valent pas, mais elles sont toutes utiles à l’ensemble. 

La perfection est fragile

Lorsqu’on construit un mur en pierre sèche, il est essentiel de lui donner une pente vers l’arrière, vers la terre sur laquelle il s’adosse. Un mur qui serait à parfait angle droit serait beaucoup moins résistant. En français, cette pente s’appelle le fruit – ce qui souligne pour moi la richesse, la productivité de cette inclinaison. 

  • De la même manière que pour un individu il ne sert à rien de vouloir « être parfait » dans son travail, il est contre-productif de vouloir tout ajuster au millimètre dans les organisations. Ce qui dans un système semble un peu « bancal » peut parfois faire sa force. 

Intelligence et patience sont les meilleurs ciments

Lorsque je suis allé donner un coup de main pour la rénovation d’un mur chez un voisin, le maçon qui pilotait le chantier m’a répété plusieurs fois l’expression suivante : « más vale maña que fuerza ». Ce qui pourrait se traduire par « mieux vaut utiliser son intelligence que sa force ». Et effectivement lorsque j’essayai de forcer une pierre à rentrer dans une place, elle me retombait en général sur les pieds, seule… ou accompagnée. 

Mains
  • Cette intelligence des personnes et des situations, intelligence rationnelle mais aussi intelligence émotionnelle, est de plus en plus reconnue et appréciée en entreprise. La stratégie du « passage en force » a montré son inefficacité sur le long terme.

  • Pour que l’intelligence puisse se mettre à l’œuvre, il faut du temps et donc de la patience. Rendre sa place à cette vertu n’est pas forcément simple dans des sociétés qui sont organisées autour de temps très courts. La patience est un acte, un choix, elle n’a rien à voir avec de la passivité. Et elle permet de construire sans violence des organisations qui durent. 

« Patience et longueur de temps / Font plus que force ni que rage », disait Jean de la Fontaine dans Le Lion et le Rat. Les Valenciens ont une expression plus courte : « poquet a poquet », « petit à petit ». On dirait le nom d’un jeu d’enfant, c’est la maxime souriante des murs de pierres sèches.

9 commentaires

Alice

15 octobre 2019 à 10 h 24 min

Très bel article bien écrit et inspirant.

Aurélien Daudet

15 octobre 2019 à 10 h 52 min

Merci beaucoup Alice !

Brice

15 octobre 2019 à 8 h 18 min

Step by step ! Un super article Aurélien et une bien belle métaphore que ces murs de pierre. Prendre le temps de faire et ne pas trop figer les choses est un de tes conseils que j’ai suivi ces derniers mois. Résultat, chacun a pu apporter sa pierre à l’édifice : agréable et efficace. Et encore mieux, finalement l’édifice n’est pas terminé : entre temps nous avons voulu construire quelque chose de différent. Merci !

Florence Di Cocco

8 octobre 2019 à 12 h 13 min

Merci Aurelien pour le témoignage de cette belle expérience. Beaucoup de sagesse, de bon sens et de bienveillance qui désertent si souvent notre quotidien au profit de notre impatience immédiate. Je te souhaite de continuer cette belle histoire avec toujours autant de plaisir.

Aurélien Daudet

8 octobre 2019 à 12 h 19 min

Buenos días Florence ! Quelle joie de te lire ! J’espère que tu vas bien, merci pour ce beau commentaire et à bientôt !

xavier bordils ramón

4 octobre 2019 à 17 h 32 min

Aurélien, quel plaisir de lire cet article étonnant, j’en suis surpris, merci beaucoup. Un fuerte abrazo!
Xavier Bordils

Aurélien Daudet

4 octobre 2019 à 18 h 46 min

Hola Xavier ! Venant d’un VRAI spécialiste de la piedra seca,ça me touche beaucoup ! Hasta pronto !

Helene Ayadi-Medici

4 octobre 2019 à 10 h 05 min

Bonjour,
Merci beaucoup pour cette belle analyse.
Elle me conforte dans ma conviction non politiquement correcte “il est urgent de ne pas se presser”,
Un autre des mes adages : avec ordre et méthode on arrive à régler mener à bien beaucoup de projets, et lorsqu’un projet semble trop important, il faut le saucissonner pour le prendre par étapes.
Bien à vous

Aurélien Daudet

4 octobre 2019 à 10 h 26 min

Merci Helene Ayadi-Medici ! Pour rester dans mes histoires de murs de pierre sèche, j’avais commencé par me lancer dans une réparation beaucoup trop importante, qui du coup est toujours en plan…
Le paysan qui est venu labourer les terrasses était mort de rire et m’a fait bosser sur un bout de mur de 2 mètres de large.
Chaque fois qu’il passait sur son tracteur, il beuglait en riant la note qu’il me donnait – il a démarré à… “2 !” Quand au 5ème aller-retour j’ai entendu “8 !” j’étais fier comme un prince !! (Et le mieux, c’est que je n’ai surtout pas essayé d’avoir un 10… Je pense être bien guéri du “Sois parfait” !)

“Poquet a poquet” – je me demande si je ne vais pas en faire des T-Shirts… Ou des mugs que je distribuerai dans les prochaines formations !

A tout bientôt j’espère.

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