Publié le Août 6, 2022

« Je n’ai rien à perdre » : la motivation du vide

Troisième épisode de ma série sur les phrases que j’appelle les « trous noirs » de la motivation. Des phrases, apparemment positives et répétées en boucle, qui renferment des imprécisions, des généralisations abusives et des impasses cachées. Démontons ces arnaques, remplaçons-les par des versions positives, et profitons des vacances pour mettre l’usine à stress en chômage technique. Ma cible du jour : « je n’ai rien à perdre ». 

« Je n’ai rien à perdre » : la motivation à vide - Aurelien Daudet

Commençons par un mot d’excuse : la semaine dernière je vous avais annoncé un article sur « sortir de sa zone de confort ». J’étais chaud comme la braise, c’est une des phrases que je trouve les plus crétines en matière de motivation des troupes. Et puis j’ai eu un éclair (pas de génie juste de mémoire, c’est déjà bien 😀 ) : j’ai déjà écrit un papier sur ce thème.

Du coup, je change de cible, et je vous propose de « démonter » la fameuse expression censée donner du cœur à l’ouvrage : « je n’ai rien à perdre ».Il est frappant de voir que systématiquement les personnes qui utilisent cette phrase… ont l’air navré, sombre, triste, anxieux… bref rien de joyeux, excité, plein d’envie… La raison est simple : cette phrase est tournée en négatif. Quand je dis que je n’ai rien à perdre, mon cerveau entend le mot « perdre », et la négation qui précède ne suffit pas à le sortir de la contemplation d’un risque. 

Dans la communication humaine « normale », on dit ce qu’on veut. C’est plus simple que de refuser ou de nier ce qu’on ne veut pas. 

Par exemple, on dit « je t’aime », on ne dit pas « va, je ne te hais point ». A l’exception bien sûr de la Chimène de Corneille (Le Cid, III,4)… Mais je vous rappelle qu’elle est dans une situation un peu particulière : celui à qui elle s’adresse – don Rodrigue – vient de tuer son père en duel. Remarquez que Racine fait dire à Hippolyte « si je la haïssais, je ne la fuirais pas » – pour que Théramène comprenne qu’il aime Aricie (Phèdre, I,1)… Juste pour le fun, testez ce genre de litote (mot chic pour dire double négation) sur votre conjoint, il y a des chances qu’il ou elle vous regarde l’air un peu interloqué ! 

La double négation demande un effort intellectuel supplémentaire et elle est donc plutôt source de complexité, voire de confusion. Mais elle a aussi un côté élégant (mes citations de Corneille et Racine n’étaient pas innocentes) qui reste dans notre culture. Je repense à ce patron qui disait lors d’une convention « nous sommes clairement moins éloignés du but ». Ou à ces réunions où fleurissent des expressions comme « j’ai une idée qui n’est peut-être pas stupide », « c’est une proposition qui n’est pas inintéressante »… Pourquoi ne pas dire « j’ai une idée qui je pense vaut le coup » ou « c’est une proposition intéressante » ?

Je vous propose donc de remplacer joyeusement « je n’ai rien à perdre » par « j’ai tout à gagner » ! Je dis « tout à y gagner » pour bien marquer mon opposition à ce « rien à perdre ». Et parce que par rapport à rien, n’importe quoi est infiniment supérieur. Mais on peut négocier : un participant à une de mes formations m’a dit un jour que je poussais le bouchon et il a proposé « j’ai quelque chose à y gagner ». 

Pourquoi pas ! Mais alors je pense qu’il faudrait préciser ce quelque chose, pour rendre la phrase encore plus motivante. Par exemple : « je vais tester cette technique, parce que je peux y gagner une augmentation de 15% de ma productivité ». 

Quand nous utilisons une double négation, prenons 1 minute pour transformer la phrase en une version positive. « Je ne veux pas que vous soyez gêné de me dire les choses » – « je veux que vous me disiez les choses sincèrement ». « Il est inutile que vous preniez la mouche » – « restez calme et écoutez-moi jusqu’au bout ». « Il serait malhonnête de ne pas vous le dire » – « c’est important pour moi de vous dire que… ». « Je ne veux pas de gens démotivés dans mon équipe » – « je veux travailler avec des gens motivés » ! 

Si c’est vous qui recevez ce genre de phrases, vous verrez qu’il vous faudra toujours un micro-temps supplémentaire pour la traiter. C’est normal, votre cerveau est en train de chercher une traduction en positif. Vous pouvez vous simplifier la vie en demandant simplement à votre interlocuteur : « donc ce que tu veux c’est quoi ? » Vous vous éviterez un paquet de malentendus. 

La semaine prochaine, je vous propose de dézinguer une autre phrase qui bloque plus qu’elle ne libère : « il faut lâcher prise ».

 

 

 

 

 

2 Commentaires

  1. Quel plaisir de lire cet article ! Très instructif.
    Comme tous les autres, il nous éclaire sur ces petits mots, diktats ou manies langagières du quotidien, que nous entendons (et disons aussi parfois, comme des expressions formatées et passe-partout) qui peu à peu modifient et limitent notre pensée, donc nos actions. De façon insidieuse, dont nous n’avons souvent pas conscience.

    Dans la même veine, j’ai toujours dit “Fais aux autres ce que tu aimerais qu’on te fasse”, à la place du sempiternel et négatif “Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse”. Juste une petite négation à enlever, ça change tout : tout devient plus concret, et tellement plus positif !

    Merci Aurélien, et j’adore tes références littéraires ! (elles élèvent le débat, le rendent plus intéressant, et nous cultivent en même temps !)

    Réponse
    • Un tel retour venant d’une personne si attachée au sens des mots, je suis touché !
      Je trouve ton exemple très éclairant sur la négation inutile. Et je souscris bien sûr pleinement à ton analyse des expressions qui “limitent nos pensées et donc nos actions”…
      Merci beaucoup Marie-Laure, à bientôt !
      Aurélien

      Réponse

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