Publié le Mar 18, 2023

Nous adorons penser à l’avenir, mais nous nous y prenons comme des manches

L’être humain serait le seul animal capable d’imaginer de quoi demain sera fait. Nous passons environ une heure sur huit à nous projeter dans l’avenir, pour nous préparer à toute éventualité, et mener notre barque vers des rivages hospitaliers. Pourtant, nous devrions abandonner l’idée que nous sommes capables de prévoir ce qui pourrait nous rendre heureux : nous nous y prenons systématiquement de travers.

Imaginer notre futur, un exercice qui nous passionne et dans lequel nous sommes très mauvais - Aurélien Daudet

Pendant des millénaires, les êtres humains ont dû vivre une vie effroyablement dure, dangereuse, où le risque de mourir avant la fin de la journée était omniprésent. La nourriture était (très) souvent insuffisante, les heures de travail longues et épuisantes, un enfant avait de fortes chances de ne jamais atteindre l’âge adulte – le bonheur était un concept très simple : avoir de temps en temps ce que vous vouliez au moment où vous le vouliez.

En à peine quelques générations, nous avons connu des bouleversements scientifiques et une croissance économique extrêmement rapides et profonds qui ont radicalement modifié notre vision du bonheur. Une triple révolution, agricole, industrielle et technologique, a permis à des quantités impressionnantes d’êtres humains d’obtenir, pour la première fois, à peu près tout ce dont ils ont besoin. Et pourtant… nous ne sommes pas heureux. Donc être heureux, cela serait autre chose que d’avoir ce dont nous avons besoin maintenant.

Dans son livre Stumbling on Happiness, le psychologue de Harvard Daniel Gilbert cherche à comprendre pourquoi nous avons tant de mal à être heureux. Sa thèse est simple : nous sommes particulièrement mauvais lorsque nous esssayons de définir ce qui nous rendrait heureux. Son livre, best-seller traduit en plus de 30 langues[1], est particulièrement dense parce qu’il explore, en s’appuyant sur un nombre considérable d’expériences, l’ensemble de nos biais cognitifs lorsque nous essayons d’imaginer nos lendemains qui chantent. Bonne nouvelle, Daniel Gilbert a en plus un humour ravageur qui donne à chaque fois envie de continuer pour comprendre pourquoi nous continuons à faire des erreurs de calcul aussi spectaculaires lorsqu’il s’agit de conduire nos vies.

Pour Daniel Gilbert, l’évolution aurait fait un cadeau très spécial à l’être humain : la capacité d’imaginer – logée dans les deux lobes frontaux de notre cerveau. A la différence des autres espèces, nous aurions la capacité d’apprendre sans avoir à passer par une phase de tests-erreurs. Même si je n’ai jamais mis ma main dans de l’acide, je peux imaginer les conséquences, et éviter de faire le test dans la réalité. Problème : ce « simulateur intégré » n’est pas bien réglé. Après tout, il n’a « que » 2 millions d’années, ce qui est très très récent à l’échelle de l’évolution. Depuis environ 20 ans, ses « failles », ou « biais » ont fait l’objet de centaines d’expériences, regroupées de manière systématique par Daniel Gilbert dans son bouquin. Nous sommes incapables de prédire de manière efficace ce qui nous rendra heureux, comment cela nous rendra heureux et combien de temps cela nous rendra heureux.

Il repère trois erreurs majeures de notre imagination :

  1. L’imagination prévoit un monde… qui ne sera pas

Le point le plus fascinant dans l’analyse de Gilbert, est de voir que, comme notre mémoire du passé, ou notre expérience du présent, notre imagination ajoute ou supprime des détails à propos du futur. Et ces détails sont essentiels.

Quand je m’imagine vivant au bord de la mer, je n’imagine pas tous les détails de cette vie, la couleur du sable, le bruit d’un arbre derrière ma maison, la couleur de la nappe sur la table de la salle à manger. L’imagination doit se concentrer sur quelques points majeurs, et laisser de côté une quantité considérable de détails. Problème : ces détails sont aussi essentiels pour avoir une idée du bonheur. Daniel Gilbert montre par exemple comment une majorité écrasante d’Américains pensent qu’il fait meilleur vivre en Californie. Les Californiens eux-mêmes quand on leur pose la question pensent qu’ils sont plus heureux que la moyenne de leurs compatriotes.

En réalité, toutes les enquêtes prouvent que ça n’est pas le cas. Le niveau de bonheur ressenti est le même. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on imagine la vie en Californie, notre imagination se focalise sur des points saillants, comme le soleil, le surf, des gens jeunes, beaux, bronzés, souriants… Et elle laisse de côté tout le reste : circulation démentielle, et une vie qui comme ailleurs va avec son lot de complications : maladies, marché du travail, relations personnelles…

Remplacez la Californie par Bordeaux ou la côte d’azur, et vous verrez que le principe est le même : nous ne gardons que les détails qui « collent » dans le cadre du bonheur imaginé. Pour corriger ce premier biais, nous pouvons élargir notre perspective, et tenir compte de davantage de détails que simplement « terrasses de café en bord de Garonne +accent qui chante » ou « plages + soleil couchant + accent qui chante ».

Daniel Gilbert cite une expérience[2] de l’Université de Virginie, dans laquelle il était demandé aux personnes d’imaginer leur niveau de bonheur ou de malheur 3 jours après une victoire ou une défaite de leur équipe de football. Pour un premier groupe, la question leur était posée directement, et on constatait une large surévaluation du niveau de bonheur ou de malheur par rapport aux ressentis effectivement décrits 3 jours plus tard. Pour un second groupe, on demandait d’imaginer en plus une activité qu’ils feraient pendant ces trois jours. Le seul fait d’intégrer des éléments supplémentaires, de leur vie quotidienne, permettait de réduire considérablement l’erreur dans les prévisions.

Nous faisons des prévisions pour notre futur en imaginant comment nous nous sentirons si ces événements (retraite au soleil, un conjoint / deux enfants / un chien, une Porsche 911 des années 80…) se réalisent. Problème : un nombre considérable d’études montrent que le niveau de bonheur ressenti réellement est très différent de celui que nous avions anticipé. La raison ? De la même manière que nous nous « trompons » dans la manière dont nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé (reconstructions de la mémoire), ou dans la manière dont nous percevons la réalité qui nous entoure (interprétations du monde qui nous entoure), nous nous trompons dans nos anticipations de ce qui va nous arriver parce que nous sélectionnons les détails qui nous arrangent.

  1. Nous n’arrivons pas à imaginer nos ressentis dans l’avenir

Nous avons beaucoup de mal à imaginer un futur qui soit différent de notre présent, souligne Daniel Gilbert. Et nous avons aussi beaucoup de mal à imaginer que nos pensées, nos désirs ou nos émotions pourraient être radicalement différents de ceux d’aujourd’hui. « Nous supposons que ce que nous ressentons en imaginant l’avenir est ce que nous ressentirons une fois que nous y serons, mais en fait, ce que nous ressentons en imaginant l’avenir est souvent une réponse à ce qui se passe dans le présent. »

Pour évaluer quelque chose, nous procédons souvent par comparaisons. Problème : pour évaluer le futur, nous procédons par comparaisons… dans le présent. Si nous sommes en train de visiter un pays qui n’est pas très amical envers les étrangers (Daniel Gilbert prend l’exemple de la France) et que nous rencontrons des compatriotes, nous aurons tendance à les trouver sympathiques par rapport aux garçons de café. De retour dans notre pays, nous allons les inviter à dîner… et nous apercevoir qu’ils ne sont finalement pas si sympas que ça – parce que maintenant nous les comparons avec les personnes de notre entourage…

Idem, lorsque nous achetons de nouvelles lunettes de soleil, nous imaginons que nous allons apprécier les porter dans le futur, parce qu’en ce moment nous sommes en train de les comparer aux vieilleries que nous avons sur le nez. Après deux ou trois jours, nous aurons oublié nos anciennes lunettes, et nous ne trouverons plus les nouvelles si attirantes !

Quand nous allons acheter une maison, nous voyons cet achat comme un gain potentiel (« comparé avec mon état actuel, quel sera mon niveau de bonheur si j’obtiens cette maison ? »). Le vendeur de son côté voit la vente comme une perte potentielle (« comparé avec mon état actuel, quel sera mon niveau de bonheur si je perds cette maison ? »). Et nous n’arrivons jamais à nous projeter suffisamment pour nous voir au moment où après avoir acheté ou vendu la maison nous verrions le monde… par l’autre bout de la lorgnette. Ce qui serait la seule solution pour estimer vraiment notre niveau de bonheur dans le futur.

En réalité, pour avoir une idée de notre niveau de bonheur dans une situation future, la solution serait de poser la question à des personnes qui sont dans cette situation aujourd’hui. Mais pour cela, il nous faudrait accepter que nous avons beaucoup plus de points communs avec les autres que nous ne le pensons, et lâcher un peu notre croyance que notre expérience du monde est radicalement unique !

La prochaine fois que vous réfléchirez à une évolution de carrière, ou à un changement d’orientation, mieux vaudra sans doute aller d’abord poser des questions à des personnes qui sont dans ces situations, et ensuite imaginer si cela nous attire. Plutôt que d’imaginer d’abord et ensuite aller chercher confirmation de nos créations mentales…

  1. L’imagination ne sait pas comment fonctionnent nos sentiments

« Car rien n’est bon ou mauvais en soi, tout dépend de notre pensée », affirme Hamlet[3]. Nous avons du mal à imaginer combien nous sommes résilients, capables de rationaliser des événements négatifs, d’en limiter les conséquences sur notre état émotionnel, voire même d’y trouver des raisons de bonheur. Pourtant, c’est une loi de notre cerveau : nous avons une tendance fondamentale à privilégier une interprétation positive de ce qui nous arrive.

Daniel Gilbert cite par exemple une étude prouvant que des personnes atteintes de maladie chronique se considèrent en général nettement plus heureuses que ce que des personnes en bonne santé imaginent ressentir s’ils étaient atteints de ces maladies. Des personnes en bonne santé seraient prêtes à payer beaucoup plus cher pour éviter un handicap que des personnes avec ce handicap seraient prêtes à payer pour ne plus en souffrir. Il donne aussi l’exemple d’une personne ayant passé près de 45 ans en prison après un jugement inique, et déclarant « je n’ai pas le moindre regret. Ce fut une expérience glorieuse. »

Lorsque nous prévoyons le futur, nous avons tendance à surestimer les conséquences émotionnelles d’un événement négatif, ce qui fausse radicalement notre construction mentale. De la même manière, nous négligeons le fait qu’en général nous préférons être dans l’action que dans l’inaction, dans un moment douloureux que dans un moment ennuyeux, dans une situation désagréable dont nous ne pouvons pas sortir que dans une situation désagréable dont nous pouvons sortir.

Pour Daniel Gilbert, une des raisons pour lesquelles nous continuons à faire confiance à notre imagination pour planifier notre futur est que cela nous permet de nous conformer à un certain nombre de normes sociales de notre milieu. Avoir une fortune ou avoir des enfants sont des normes que nous suivons parfois sans être conscients de leur utilité pour le maintien de la société dans laquelle nous vivons. Alors même que de très nombreuses études montrent que le niveau de bonheur effectivement déclaré par les personnes riches ou ayant des enfants est inférieur à celui qu’elles imaginaient.

 

Conclusion : méfions-nous des plans sur la comète

 

J’aime beaucoup la conclusion de son livre : « aussi impressionnante qu’elle soit, notre capacité à simuler des personnes et des circonstances futures est loin d’être parfaite. Lorsque nous imaginons des circonstances futures, nous ajoutons des détails qui ne se produiront pas vraiment et nous omettons des détails qui se produiront. Lorsque nous imaginons des sentiments futurs, il nous est impossible d’ignorer ce que nous ressentons maintenant et impossible de reconnaître comment nous penserons aux choses qui se produiront plus tard. (…) Il n’existe pas de formule simple pour trouver le bonheur. Mais si nos grands cerveaux ne nous permettent pas d’avancer avec assurance vers notre avenir, ils nous permettent au moins de comprendre ce qui nous fait trébucher. » 

L’air de rien, Daniel Gilbert balaye les piles de livres ou de sites internet qui nous fournissent les « X règles pour être heureux ». Il nous montre plutôt comment éviter les plus grosses erreurs lorsque nous nous projetons dans l’avenir pour piloter nos vies. J’en ai tiré une confirmation supplémentaire de ma réticence à faire des plans à trop longue échéance[4], à préférer des prévisions à plus court terme, et à faire des choix me permettant d’être plus « léger », capable de réagir vite aux opportunités qui se présentent et aux nouvelles envies qui pourraient naître en moi.

[1]Daniel Todd Gilbert, Stumbling on Happiness, Knopf, New York, 2006. En français : Et si le bonheur vous tombait dessus, Robert Laffont, Paris, 2007. Je suis resté sur le texte anglais, et ne peut vous dire ce que vaut la traduction française. Peut-être qu’elle s’améliore après le raté (je trouve) du titre !

[2] Timothy D. Wilson et al., « Focalism: A Source of Durability Bias in Affective Forecasting », Journal of Personality and Social Psychology, May 2000, Vol. 78, N°5, 821–836.

[3] William Shakespeare, Hamlet, II,2, Folio Classique, p. 87

[4] Je vous en ai parlé dans cette chronique, en particulier dans la règle n°2 !

6 Commentaires

  1. super intéressant et tellement vrai! Ça fait plaisir de lire ces lignes : lumineuses analyses…:))

    Réponse
  2. “les heures de travail longues et épuisantes” il y a des millénaires: a priori depuis le néolithique les hommes travaillent de plus longtemps!

    Réponse
    • Ah yes ! Merci de la correction ! Et je me demande s’il ne serait pas temps d’inverser la tendance…

      Réponse
  3. Super chronique, très riche, qui donne envie de réagir. Juste une erreur, les chasseurs cueilleurs bossent BEAUCOUP moins que les occidentaux d’aujourd’hui (plein d’études montrent un temps de travail hebdo entre 10 et 15 heures, par exemple https://www.cam.ac.uk/research/news/farmers-have-less-leisure-time-than-hunter-gatherers-study-suggests)
    Cette chronique résonne beaucoup avec la question de l’anxiété, de plus en plus présente dans nos sociétés anxiogènes: on prend beaucoup de temps à anticiper des problèmes qui n’arriveront jamais, on peut pas mal se pourrir le quotidien à cela, et EN PLUS tu nous expliques qu’on s’y prend comme des manches?? Bon et bien je sors me mettre au soleil pour 3h de farniente.

    Réponse
    • Holaaaa ! Merci beaucoup pour tout ça, d’abord pour la belle décision finale, et aussi pour la référence, super intéressante. J’ai lu des choses dans la même sur le temps de travail au Moyen-Âge, très inférieur, entre fêtes chômées et creux de l’hiver.
      Ce que je n’ai pas compris en revanche, c’est ce qui t a fait penser à ça dans la chronique ? De quelle erreur parles-tu ?
      Hasta pronto,
      Aurélien

      Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Inscrivez-vous à ma newsletter !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Inscrivez-vous à ma newsletter !

ChatGPT est mon ami

ChatGPT est mon ami

Cette semaine, j’ai communiqué avec le système qui fait trembler le monde, ChatGPT, dans lequel Microsoft aurait investi plus de 10 milliards de dollars.