Publié le Juil 23, 2022

« Il faut se remettre en question » : pas du tout !

Je démarre une série sur des phrases que j’appelle les « trous noirs » de la motivation. Des sortes de maximes, apparemment positives et répétées en boucle, qui renferment des imprécisions, des généralisations abusives et des impasses cachées. Démontons ces arnaques, remplaçons-les par des versions positives, et profitons des vacances pour mettre l’usine à stress en chômage technique. Ma cible du jour : « il faut se remettre en question ».

« Il faut se remettre en question » : pas du tout ! Aurélien Daudet

Je prépare le déploiement d’une formation à la rentrée, et cette semaine j’interviewais un certain nombre de participants. Dès le début de notre entretien, l’une de ces personnes me dit, à propos de ses envies : « de toutes façons, c’est toujours bien de se remettre en question… » Son ton est très décidé au démarrage de la phrase, beaucoup moins à la fin. Et je suis frappé par son visage, un peu rêveur, presque triste.

J’ai entendu cette phrase des centaines de fois. Mais je ne l’ai jamais utilisée. Parce que cette apparente évidence renferme au moins 4 problèmes majeurs, qui en font un piège majeur pour ceux qui la prononcent.

  1. Il faut  

Qui parle ? Qui dit qu’il faut faire cela ? Visiblement pas la personne qui parle, sinon, elle dirait « je pense », « je crois ». D’où vient ce principe alors ? D’un code ? D’un manuel ? Depuis 21 ans que je fais ce métier, si cette « bible » existait, j’espère que je l’aurais eue entre les mains ! Peut-être qu’elle est non-écrite ? …Peut-être. Et que son origine se perd dans la nuit des temps ? Peut-être encore…

Dite aujourd’hui, la phrase « il faut se remettre en question… » semble toujours un peu hésitante, vague, comme si elle terminait « en suspens ». Comme s’il lui manquait une chute, un sens… « Il faut se remettre en question… » mais pour quoi faire ?

Prenons des exemples de maximes où l’on retrouve ce « il faut ». Au hasard… :

            Rien ne sert de courir, il faut partir à point

            Il ne faut jamais se moquer des misérables :
            Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?

            Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
            On a souvent besoin d’un plus petit que soi

Vous les avez reconnues sans doute : ce sont trois morales de fables de La Fontaine. Et vous voyez la différence avec notre « il faut se remettre en question » : dans les Fables, l’auteur précise à chaque fois ce que cela va nous apporter ! Quand quelqu’un me dit « il faut se remettre en question », je lui demande toujours : « parce que…? » La réponse est chaque fois quelque chose du style : « c’est toujours bien », « c’est toujours mieux », « ça permet de progresser ». Progresser, ok, mais vers où ? Mystère… Pas étonnant que les gens hésitent et aient l’air triste à l’idée de respecter cette injonction. Ils savent que ça va leur demander des efforts, mais ils n’ont aucune idée du gain potentiel !

  1. De toutes façons

On est donc dans le flou complet concernant le résultat. Et c’est pour cela que la déclaration commence par ce curieux « de toutes façons ». C’est une réaction péremptoire, raide, à la voix « naïve » qui en nous s’interroge : « dans quel but ? » La voix « responsable » répond : « C’est comme ça. De toutes façons il faut se remettre en question ». Circulez, y a pas à discuter, on a toujours fait comme ça… et nos parents avant nous.

  1. Se remettre en question

Arrêtons-nous maintenant sur le « se ». Tout notre être résumé en deux lettres… La phrase ne parle pas d’un comportement, d’une habitude que nous voudrions remplacer, par une qui correspondrait mieux à nos objectifs ! C’est moi, tout entier, qu’il faut mettre en chantier. Mais comment nous changer alors que noussommes les artisans de ce changement ? Pour créer, modifier, agir, il faut une distance ? Sans la capacité de regarder un objet, de fixer notre attention sur un point, une caractéristique, comment espérer un changement !

Dire que nous devons nous changer, tout entier, c’est impossible. Et c’est sans doute pour cela qu’il est dit remettre en question ! Pourquoi re ? Pourquoi pas juste mettre ? Comme si on l’avait déjà fait maintes et maintes fois, sans progrès notable. On dirait un écho de « cent fois sur le métier remettez votre ouvrage… »

La citation exacte est dans l’Art poétique de Nicolas Boileau (contemporain de La Fontaine par ailleurs) :

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, 
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage 

 « Cent » signifie l’infini, la quête vaine de la perfection. Boileau parle de vingt fois. Et surtout il parle de l’ouvrage, pas de nous-mêmes…

Vouloir nous remettre en question, cela signifie en plus que notre valeur n’est pas déjà pleine et entière, en tant qu’être humain, depuis le jour de notre naissance jusqu’à celui de notre mort, quoi qu’il arrive, quoi que nous fassions. J’en ai parlé souvent sur ce site, sortons de cette confusion gravissime entre ce que nous sommes et ce que nous faisons. Précisons ce que nous voulons changer, et dans quel but.

  1. En question

Le but est le questionnement. Pas les réponses. Cette phrase focalise notre énergie sur le processus, pas le résultat. C’est à peu près aussi inutile que « il faut que je travaille là-dessus / Je vais travailler là-dessus / J’y travaille ». Ça ne dit pas que je vais arriver à quelque chose. Ça dit juste que je fais des efforts. Qui serait motivé par la seule idée de creuser un trou ?

Je vous propose de ne plus utiliser cette phrase vague, totalitaire, bloquante. Remplaçons-la par un objectif concret, mesurable, dont je suis l’acteur. Par exemple : « d’ici décembre, je veux convaincre mes équipes de faire telle chose » ou bien « je serais heureux si je réussis comment donner envie à des personnes de rejoindre mon projet qui démarre en janvier prochain ». Ou bien encore : « je veux apprendre à utiliser ma colère pour être plus efficace ! »

La semaine prochaine je vous propose de dézinguer une autre phrase absurde mais largement répandue : « je veux changer de vie ».

 

 

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