Publié le Août 28, 2022

Faire rêver plutôt que de faire des reproches

C’est souvent autour de sujets « cruciaux », où convaincre le plus grand nombre est essentiel, que la communication peut devenir simpliste, généralisante ou accusatrice. Comme si la passion et l’engagement, justes, débouchaient sur des guerres de tranchées, où chacun s’enferme et rien ne bouge… alors qu’il y a bien urgence.

Où que vous ayez passé l’été, vous savez qu’il a été l’un des plus désastreux de l’histoire récente en matière de températures, sécheresses, incendies et autres catastrophes naturelles. Au cœur du mois d’août, 800 hectares ont brûlé à 15 kilomètres au nord-est de chez moi… et 20 000 hectares à 40 kms au sud-est. J’ai vu les flammes du premier incendie depuis ma terrasse, j’ai entendu un ami très ému me dire au téléphone qu’il devait partir de chez lui sans savoir s’il allait retrouver sa maison. Quelques jours plus tard, les fumées du deuxième feu cachaient le ciel bleu et donnaient au soleil une couleur d’orange pourrie.

J’ai imaginé qu’un jour ma maison, perdue au milieu des collines, à 20 minutes de route du premier village, pourrait être rasée par l’un de ces incendies géants. L’angoisse latente était devenue une peur bien concrète, que je retrouvais sur les posts de Linkedin, le seul réseau social sur lequel je suis vraiment actif. Ensuite sont apparues aussi de la compassion, de la tristesse, des émotions dans lesquelles je me retrouvais et que j’entendais aussi dans les conversations avec mes amis espagnols.

Et puis j’ai eu l’impression d’être plongé dans un raz-de-marée d’articles au ton de plus en plus « dur », des colères autour de « comment se fait-il que rien ne change ? », « quand allez-vous comprendre ? », des attaques contre les modes de transport imbéciles, les gaspillages de tous ordres, l’exploitation du vivant, la consommation sans limites, l’incurie des politiques, l’égoïsme des puissants. Cette indignation débouchait en général sur des « bientôt il sera trop tard », « il faut », « changez ».

Encore une fois, je partage totalement l’intention positive cachée derrière cette indignation et cette rage. Je la partagerais même si je n’habitais pas au milieu des pins en Espagne. Comme des millions de personnes, je suis chaque jour un peu plus convaincu qu’il est urgent d’agir contre le changement climatique – mais je suis chaque jour un peu moins séduit par le mode de communication utilisé en général au service de cette cause universelle.

Je vous propose dans cette chronique une analyse de la forme, des processus de communication – et surtout pas du fond, je m’en remets aux scientifiques. L’idée est de vous montrer pourquoi répéter « il faut », de manière toujours plus pressante, est inefficace en matière de changement des comportements. Pour des causes vitales comme la protection de l’environnement… comme dans nos relations quotidiennes au travail ou en-dehors. Le seul résultat visible est en général un durcissement des opinions, des positions qui deviennent des postures, et finalement des relations qui se rompent, empêchant ensuite toute action collective.

Problème n°1 : se focaliser sur le problème

 

Plus on parle d’un problème, plus ce problème se met à l’avant-scène de nos théâtres mentaux. Décrire toutes les dimensions d’une impasse, réfléchir à ses causes, faire un diagnostic approfondi : toutes ces choses sont nécessaires. Mais je crois que lorsque tout le monde est suffisamment informé sur la nature de la catastrophe, continuer à répéter ces informations négatives, tournées vers le passé, consomme beaucoup d’énergie mentale, repousse la recherche de solutions au deuxième temps, et le passage à l’action au troisième…

Ces litanies négatives me rappellent ces commerciaux qui, avec les meilleures intentions du monde, passent un temps considérable à demander à un client potentiel ce qui ne va pas, à analyser ses « problématiques », pour lui dessiner ensuite un « état des lieux » bien sombre… Le client sait déjà globalement ce qui ne va pas. En savoir encore un peu plus sur l’étendue des dégâts risque de plomber encore davantage son moral. Et peut-être même de lui donner l’impression que la situation est condamnée, qu’il n’y a pas moyen d’en sortir. C’est certainement moins important et moins utile que de réfléchir sur ses envies, éclaircir son projet, définir un état cible qui le motive et un plan d’action pour y arriver – je reviendrai plus tard sur cette question du regard « vers l’avant ».

 

Problème n°2 : se focaliser sur les défauts d’un comportement

 

Pour quitter une habitude toxique, il est assez peu utile de se focaliser d’abord sur ce qui ne va pas dans ce comportement. Si j’ai pris une habitude, c’est parce que j’y trouvais un intérêt, un bénéfice qui n’est peut-être pas visible, peut-être pas compréhensible pour quelqu’un d’autre que moi, mais qui est toujours présent… puisque je reste dans ce comportement. Ce sont justement ces leviers qu’il faut comprendre en premier.

Par exemple, si je me suis mis à fumer, alors que je savais (même à l’époque) que c’était mauvais pour la santé et potentiellement mortel, c’est par exemple parce que je voulais faire comme mes copains et appartenir au groupe des gens « cools ». Ou parce que cela me détendait. Ou bien parce que je trouvais que cela me rendait séduisant.

Si je continue à fumer, c’est que ces bénéfices (ou d’autres) sont toujours présents. Me répéter en boucle que « Fumer TUE », chose que je sais déjà, pourrait éventuellement me braquer (« vous me l’avez déjà dit, je ne suis pas stupide »).

Je crois qu’il serait beaucoup plus efficace de mettre évidence ces bénéfices et de me proposer des solutions différentes pour obtenir les mêmes résultats. Par exemple mettre en avant des figures symboliques de la séduction qui ne fument pas (ou qui ont arrêté de fumer). Ou bien montrer comment fumer peut être remplacé par d’autres symboles pour se construire une image « cool ».

 

Problème n°3 : augmenter les angoisses

 

Il me semble que la répétition de ces posts parlant de la fin du monde, ou au moins de la fin de l’espèce humaine, peut provoquer une sorte d’angoisse existentielle profonde. Je l’ai expérimenté cet été, alors que je ne suis pas un parent… Et je me disais que si j’avais eu des enfants, j’aurais été encore plus tendu à l’idée d’un monde en feu dans lequel ils allaient souffrir, exposés à des calamités et des maladies aux dimensions encore inconnues.

Face aux peurs et aux angoisses, on parle souvent des réactions « 4 F ». Et j’ai l’impression qu’elles se confirment chez beaucoup d’entre nous :

. Fight : le combat. Je me demande si cela n’explique pas en partie la réaction de ceux qui insultent les partisans de la lutte contre le changement climatique, les accusent de malhonnêteté intellectuelle, exigent qu’ils « se mêlent de ce qui les regarde », et demandent « qu’on les laisse vivre »… Face à la peur du monde de demain, ils réagissent en montrant les dents.

. Freeze : se figer. Même angoisse existentielle et réaction très différente : certains vont préférer se couper de toutes les sources d’infos, demander qu’on arrête de leur en parler, quitter la table de famille si le sujet est évoqué… Bref, la « politique de l’autruche » diront certains, alors qu’il s’agit simplement d’un mécanisme classique de réaction à la peur.

. Flight : la fuite. Évidemment, il est difficile de quitter la planète. Quoi que… Les projets de colonisation spatiale sont sans doute une sorte de fuite face à la catastrophe annoncée. Plus proche de nous, le mouvement survivaliste, les tentatives de vie « à l’écart », en autarcie, sont des moyens qu’utilisent des personnes moins fortunées pour fuir le danger. 

. Fool around : faire l’idiot. Pour ne pas rester coincés dans la pensée angoissante, certains vont avoir des conduites apparemment bizarres, comme faire des blagues plus ou moins drôles sur ces sujets, ou trouver des solutions déjà bien connues pour « se sentir bien et ne plus penser aux problèmes » : la consommation d’alcool et de drogues.

 

Problème n°4 : augmenter les résistances

 

. Chacun de nous voit le monde d’une manière particulière. Ce « cadre de référence », que nous avons construit et renforcé tout au long de notre vie, est d’une importance cruciale : il nous permet de comprendre le monde et de nous y orienter. Comme les habitudes, le cadre de référence nous permet de nous faciliter la vie. Ces repères, ces raccourcis préétablis, nous permettent d’économiser de l’énergie, d’agir de manière quasi automatique dans un grand nombre de situations au lieu de devoir à chaque seconde analyser, peser le pour et le contre. Attaquer trop frontalement un comportement, c’est donc risquer de voir la personne se bloquer pour défendre ce bien précieux, parfois vu comme définissant son identité ![1]

Je peux bien entendu, depuis mon propre cadre de référence, être en désaccord avec celui de la personne en face de moi. Mais c’est cette personne qui a le pouvoir de modifier sa vision du monde, pour prendre de nouvelles décisions. Si je veux l’influencer dans cette réflexion, je dois commencer par explorer son cadre de référence, comprendre les mécanismes sous-jacents à ses choix. C’est ce qu’on appelle faire preuve d’empathie…

. Autre facteur de résistance : le sentiment d’appartenance à un groupe, l’un des leviers les plus puissants sur les comportements humains. Depuis nos débuts dans les cavernes, nous avons compris que nous ne pourrions jamais survivre seuls et qu’appartenir à une tribu était une condition de survie. En attaquant trop frontalement, voire agressivement les comportements ou le mode de pensée d’autrui, on finit par créer des camps, chacun se voyant comme le représentant du Vrai, du Bien et du Juste, l’autre étant bien sûr le côté obscur, le Mal, l’Injuste et le Mensonge ou la Bêtise.

Et je vais souvent tout faire pour rester en lien avec mon groupe. Je me demande d’ailleurs dans quelle mesure un certain nombre de posts enflammés sur l’urgence du changement de comportements ne sont pas aussi une manière de vérifier un lien avec d’autres personnes du même « bord », au travers de likes et de commentaires positifs. Et est-ce qu’un certain nombre de climato-sceptiques n’utilisent pas aussi leurs prises de positions pour construire des liens forts au sein d’une communauté très soudée ?

 

La solution ? Donner envie…

 

Le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, a eu un succès colossal. Sa recette ? Ne pas accuser, mais faire rêver. Si vous ne l’avez pas vu, je vous conseille vivement de le regarder : c’est une bouffée d’optimisme pratique, qui montre un ensemble de réalisations concrètes, dans dix pays, avec des projets et des participants très différents.

Dans une vidéo de présentation de ce projet, sorti en 2015, Cyril Dion expliquait :

« Ça fait 20 ans qu’on parle d’écologie, qu’on explique que la planète va mal, que tout est en train de s’effondrer, et pourtant toutes les solutions qu’on a essayé de mettre en place, de sensibilisation, de manifestations, des ONG qui ont travaillé, n’ont pas permis d’enrayer le phénomène, au contraire c’est même presque pire.

Aujourd’hui il faut raconter l’histoire de ce que la société pourrait être demain, il n’y a que ça qui peut être suffisamment puissant pour nous entraîner et le faire. On s’est dit tous les deux qu’il y a plein de films qui ont été faits qui montrent à quel point la situation va mal, mais qu’il y a très peu de films qui essayent de nous proposer une vision de l’avenir. »

Et Mélanie Laurent enchaînait :

« Et puis on parle beaucoup plus de ce que l’être humain fait de pire, et on a envie de montrer ce qu’il fait de mieux. »

Je crois que c’est cette vision tournée vers le positif, le concret, le possible, qui est à l’origine du succès de ce documentaire, de ses effets considérables. C’est la méthode qui me convaincra, toujours.

J’en ai une autre preuve, beaucoup plus personnelle encore.

Il y a quatre ans, je réfléchissais à changer d’horizon, à quitter l’univers urbain que je n’ai jamais aimé. Et je savais que j’allais devoir changer un très grand nombre d’habitudes… ce qui me faisait reculer. A l’été 2018, je suis tombé par hasard sur un documentaire intitulé Minimalism : A Documentary about the Important Things(2016). Deux amis, aux carrières brillantes et consommateurs américains classiques, décident de quitter leur vie confortable qui ne les satisfait plus. Ils écrivent un bouquin sur un nouveau mode de consommation, « minimaliste ». Leur documentaire raconte les excès de la consommation occidentale, les principes de ce nouveau mouvement, tout en suivant les deux auteurs dans une tournée promotionnelle de leur livre aux Etats-Unis.

J’étais réticent à regarder ce documentaire, justement parce que je pensais que j’allais me faire sermonner. Mais comme j’avais envie de remettre certaines choses en question dans mon mode de vie, j’ai cliqué sur « play ». Et j’ai adoré. Parce qu’il y avait bien le constat des erreurs abyssales du monde actuel. Mais parce qu’il y avait aussi, et bien davantage, la vision d’un monde joyeux, où l’on ne se prive de rien, en ne gardant que les objets qui ont du sens et rendent heureux.

Dans une des conférences qu’ils donnent, un vieux monsieur prend la parole, presque en colère, et leur dit en substance « sur le fond je suis assez d’accord avec vous, mais je suis un grand amateur de livres, j’en ai beaucoup, et je n’ai aucune envie de m’en séparer ! ». Ils lui ont simplement répondu avec un grand sourire : « et bien gardez-les ! Surtout gardez ce qui vous rend vraiment heureux ! » Le vieux monsieur s’est rassis, visiblement très satisfait. Comme moi, il venait d’être convaincu par ce discours qui proposait de nouvelles pistes, dans une absolue absence de reproche. Ce documentaire a été un des déclencheurs de mon déménagement en Espagne.

Si nous voulons convaincre les autres de réaliser des changements, importants ou mineurs dans leur vie, personnelle ou professionnelle, commençons par chercher les raisons de leurs comportements actuels, et considérons-les positivement, en essayant de les voir « par leurs yeux ».

Puis mettons en avant les atouts de ce que nous proposons. Pas seulement comme un moyen de réduire les problèmes d’aujourd’hui, de corriger les erreurs du passé. Mais bien comme un moyen de faire un pas en avant, d’ouvrir de nouvelles portes. De toute contrainte peut naître une opportunité. Sortons de l’obsession de la contrainte. Focalisons-nous sur l’opportunité, et rendons-la séduisante pour ceux à qui nous nous adressons.

[1] Je vous ai parlé dans un autre article de la puissance de la cohérence.

2 Commentaires

  1. Hello Aurélien,
    comme d’habitude, un plaisir de te lire et je partage à 100%
    Un slogan coche toutes les cases de ton analyse , il me semble..

    “En France on a pas de pétrole mais on a des idées!” (désolée pour les moins de 50 ans)

    pas de culpabilisation, on se projette dans un avenir positif, on valorise les citoyens, on est tous intelligents et acteurs, cela valorise et donne envie sans aucune injonction, ni frustration..

    Réponse
    • Merci Frédérique ! D’ailleurs on pourrait changer en “On n’a pas de pétrole ET on a des idées !” Ce serait encore plus positif je trouve ?

      A bientôt,

      Aurélien

      Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Inscrivez-vous à ma newsletter !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Inscrivez-vous à ma newsletter !

Quand la tristesse est interdite

Quand la tristesse est interdite

Nous avons tous, en fonction de notre éducation, de notre culture, de notre sexe, de notre histoire, des émotions plus difficiles à accepter.

Dire non, ou la puissance des frontières

Dire non, ou la puissance des frontières

C’est la rentrée, et certaines mauvaises habitudes sont en train de se réinstaller… Cette semaine j’ai entendu plusieurs fois la phrase maudite : « je n’arrive pas à dire non ».