« En période de confinement, le plus important, c’est de s’approprier la mission »

Publié le 2 avril 2020

Le capitaine de vaisseau Jean-Marc Durandau a passé la majeure partie de sa carrière au sein des Forces Sous-Marines françaises. Il a commandé deux sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), et le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) « Le Téméraire ». Habitué au confinement en milieu militaire, aujourd’hui confiné chez lui avec sa famille, il compare les deux situations, avec quelques principes communs, applicables par tous !

©Marine Nationale/Défense

©Marine Nationale/Défense

Près de la moitié de la population mondiale doit rester chez elle pour tenter de limiter l’expansion du Coronavirus. Vous qui avez passé un total de 23000 heures – soit plus de deux ans et demi – sous l’eau, comment analysez-vous cette situation unique ?

En préambule, il me semble important de préciser que les conditions entre un confinement « indoor » tel que nous le vivons en ce moment et une patrouille sur sous-marin nucléaire présentent quelques points de dissemblance.

D’abord au niveau du cadre général : dans un sous-marin, nous sommes engagés dans une mission opérationnelle, et notre temps est consacré exclusivement à la préparation ou à la réalisation de cette mission. Le sous-marinier est dans un état de veille, de vigilance permanente. Nous sommes entourés de systèmes de haute technologie, très sensibles : des fluides sous pression, un réacteur nucléaire, des torpilles et des missiles qui nécessitent une surveillance de tous les instants. L’atmosphère que nous respirons à bord est entièrement confinée et nous sommes tributaires d’un système qui la régénère en permanence. Sur un sous-marin, on voit rarement le ciel ou la lumière du jour, ce qui n’est pas le cas de la situation actuelle. C’est un point important car cela signifie que dans le cas présent notre horloge biologique n’est pas perturbée.

Ensuite, au niveau des personnes : dans le confinement « coronavirus », nous sommes avec nos familles, certains de nos proches ou de nos amis, et nous gardons contact avec le reste de nos relations grâce aux moyens de communication modernes. Dans un sous-marin, il y a une hiérarchie et l’équipage est composé de professionnels, tous volontaires (c’est une obligation pour faire partie des Forces Sous-Marines). Le sous-marinier est la plupart du temps coupé de l’information extérieure, que ce soit celle des médias, ou celle de ses proches. À titre d’exemple, dans un SNLE en patrouille, on ne reçoit que quelques dizaines de mots par semaine de la part de sa famille, et aucune transmission ne peut avoir lieu dans l’autre sens. 

En résumé, dans un sous-marin nucléaire, l’espace-temps est volontairement restreint. Les marins et les équipements sont focalisés sur l’accomplissement de la mission, avec une exigence de discrétion maximale. Seules les missions en station orbitale atteignent un tel niveau de complexité…

Mais alors y a-t-il quand même des points de comparaison ? Ou bien est-ce que notre confinement « civil » n’a vraiment rien à voir avec celui des sous-mariniers ?

Si bien sûr, il y a plusieurs points de convergence ! Le premier, c’est celui de la promiscuité géographique. Les gens vivent aujourd’hui 24 heures sur 24 dans un espace qui leur apparaît souvent trop restreint… Dans un sous-marin, c’est la même chose, mais en plus intense : sur un SNA, il y a 90 mètres carrés habitables pour 75 personnes ! C’est pour cela que le partage de l’espace obéit à des règles strictes, avec des rotations entre les équipes de quart. D’ailleurs, cela pourrait être une idée pour le confinement en appartements ? Les espaces importants seraient occupés de manière alternée par les membres de la famille, en fonction de leurs activités et de l’heure de la journée.

Le deuxième point qui se retrouve dans les deux situations, c’est l’hostilité du milieu extérieur. Dans les sous-marins, nous avons bien sûr le risque lié à l’immersion et à la pression de l’eau, mais aussi la proximité éventuelle des fonds marins, la présence de bâtiments de combat ou d’autres sous-marins. Le virus Covid-19 est lui aussi invisible, mal connu, et constitue un danger potentiellement mortel. 

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©Serge Charmoillaux/Marine Nationale/Défense

©Serge Charmoillaux/Marine Nationale/Défense

Des points communs donc, mais avec des conditions qui sont plus radicales du côté des sous-mariniers ?

Sauf peut-être sur un troisième point, à savoir le changement d’habitudes soudain. Dans le « confinement coronavirus », nous avons dû en 24 heures nous enfermer chez nous, supprimer toutes nos interactions physiques avec nos proches, nos collègues, nos connaissances. Dans les sous-marins, le départ en patrouille représente également un changement brusque d’environnement, mais cette rupture est acceptée car elle fait partie de la mission. Par ailleurs, ce départ est précédé d’une période d’entraînement de plusieurs mois, pendant laquelle tous les membres de l’équipage sont évalués et préparés à la réalisation de leur prochaine mission. Donc sur ce point, je pense que le confinement lié au coronavirus a constitué un changement d’habitudes soudain, peut-être plus intense qu’un départ en patrouille auquel on se prépare de longue date. 

Quelles sont les règles de base appliquées par les sous-mariniers pour supporter un confinement si étroit pendant 70 à 90 jours de mission ? Comment peuvent-elles s’appliquer au confinement dans nos appartements ?

La règle n°1, c’est de s’approprier la mission. Ce qui nous permet de tenir sous l’eau, c’est la conscience profonde de notre mission opérationnelle, avec un certain nombre de tâches à accomplir. Le sous-marinier n’est pas passif, il ne se contente pas d’exécuter des ordres. En permanence, il doit s’adapter, innover pour remplir sa mission, avec les contraintes qui y sont associées. Si vous adhérez à la mission, vous en acceptez d’autant mieux les contraintes. C’est pour cela que dans les sous-marins, le commandant n’est pas isolé dans sa tour d’ivoire, il partage au maximum les enjeux de la mission avec le reste de l’équipage, pour que tout le monde en perçoive bien l’intérêt général.

Dans le confinement actuel, je pense que notre mission à tous est de limiter la propagation du virus. En prenant conscience de l’importance de cette mission, en nous y engageant pleinement, en faisant participer cette nécessité à nos proches, nous accepterons beaucoup plus facilement les contraintes du confinement. Concrètement, cela doit se traduire bien sûr par le respect des règles de confinement mais aussi par des réflexions que l’on peut avoir sur le jour d’après, la sortie de crise. Bref, faire sienne la mission qui nous est imposée !

Y a-t-il aussi des principes plus concrets, plus directement applicables au quotidien ?

La deuxième règle essentielle dans les sous-marins, c’est de développer l’esprit d’équipage. Avec trois principes : la subsidiarité – que chacun sache ce qu’il a à faire au sein du groupe, la responsabilité individuelle et collective – chacun est responsable de soi-même et des autres, et enfin la cohésion. Ce dernier principe est essentiel en période de confinement. Dans les équipages de sous-marins, nous y travaillons tout le temps, y compris lors des périodes à terre. Aujourd’hui, je pense qu’il est essentiel d’établir cette cohésion, cet esprit d’équipage, au sein de la cellule familiale d’abord, puis avec nos proches, notre voisinage, au niveau de notre région et enfin de la communauté nationale. 

Mais là encore, comment pratiquement renforcer cette cohésion ?

Dans les sous-marins, outre le respect mutuel qui est une valeur cardinale, nous mettons en place un certain nombre d’activités en commun, qui viennent rythmer la journée. L’une des plus importantes étant les repas, dans lesquels la tradition veut qu’il soit interdit de parler du service, de la mission. Dans nos familles, les repas pourraient être pris tous ensemble, sans écran, et on pourrait s’abstenir quelques instants de parler du virus ! 

Autre possibilité, organiser des moments festifs, de nouveau tous ensemble, pour casser la routine. Les activités quotidiennes sont un très bon moyen de rapprocher les personnes. Sur tous les bâtiments de la Marine nationale, le « poste de propreté » du matin est un moment où l’équipage nettoie le sous-marin ou le bâtiment de surface, avec des zones affectées à chaque personne. Il constitue un moment d’échange privilégié entre les plus jeunes et les plus anciens, autour d’une tâche basique mais commune qui permet d’aborder des sujets différents, de manière plus détendue. Idem pendant les séances de sport, que nous pratiquons à bord sur des rameurs, tapis de course etc., pendant lesquelles l’uniforme est remplacé par la tenue de sport…

Et en ce qui concerne la structuration de la journée ? 

Ce point est fondamental. Le plus important en situation de confinement, c’est la régularité dans le séquençage de la journée. Dans les sous-marins, le temps est rythmé entre le travail, le repos-détente, les repas et le sommeil. Dans le confinement que nous vivons actuellement, l’adoption d’un rythme régulier me semble cruciale pour tenir dans la durée.  

4 commentaires

Etienne

12 avril 2020 à 17 h 55 min

Salut JM
Bel article, clair et net… Il remet bien les choses en place !

Aurélien Daudet

12 avril 2020 à 19 h 24 min

Merci beaucoup ! Je transmets au commandant !

Philippe

2 avril 2020 à 21 h 06 min

Très bel article et que nous avons partagé avec nos enfants pour qu’ils comprennent mieux les difficultés du confinement actuel.

Aurélien Daudet

2 avril 2020 à 21 h 30 min

Magnifique ! Et quelle a été leur réaction ?

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