« En confinement, le plus important c’est la détection des signaux faibles »

Publié le 9 avril 2020

Le colonel Julien Sabéné commande le centre national des opérations aériennes (CNOA), à plus de 100 mètres sous terre, dans les Monts d’Or près de Lyon. Ses équipes passent en général 24 à 48 heures maximum dans ce bunker, mais depuis la crise du coronavirus, les rotations se font tous les 14 jours. Cet expert du confinement nous donne les clés d’une vie en commun où les priorités sont la réactivité, la collaboration fluide entre des experts de haut niveau, et le maintien de relations personnelles positives…

Le Centre national des opérations aériennes (CNOA) continue d’assurer ses missions, le vendredi 27 mars 2020, pendant la crise du Covid-19.

crédit : @CDAOA

Le centre national des opérations aériennes est un acteur essentiel de la sûreté du territoire national, il est pourtant assez méconnu du grand public. Comment définiriez-vous ses missions ?

La France est à la croisée de très nombreuses voies aériennes stratégiques, et près de 12000 aéronefs la survolent chaque jour – jusqu’à 1400 en simultané aux heures de pointe. L’Armée de l’Air a parmi ses missions la « posture permanente de sûreté – Air » : tous les avions qui rentrent dans notre espace aérien doivent être connus et sûrs, nous faisons respecter une cinquantaine de zones interdites, et nous devons empêcher la commission d’actes malveillants depuis les airs.

Cette mission est bien sûr exercée en permanence, par une chaîne de défense aérienne, avec près de 80 radars, des centres régionaux pour identifier les avions et les classifier dès qu’ils ont un comportement douteux, et des avions de chasse ou des hélicoptères pour intervenir en quelques minutes partout sur le territoire. Soit pour réduire la menace, soit pour un rôle d’assistance en cas de problème. Mon unité, le centre national des opérations aériennes, supervise l’ensemble de cette chaîne. Nous avons une vue de tout ce qui se passe dans les airs, et nous sommes en lien étroit avec les plus hautes autorités civiles.

Comment s’organise la vie en confinement dans votre base ?

Nous sommes à environ 130 mètres sous terre, parce que nous devons pouvoir assurer notre mission quelles que soient les circonstances, y compris en cas de guerre, ou de pandémie. Nous sommes en lumière artificielle bien sûr, avec une climatisation ultra-sécurisée qui maintient une température constante toute l’année. Nos locaux sont relativement confortables, avec environ 200 mètres carrés pour le centre de contrôle et une superficie triple pour la partie bureaux. Mais nous avons 800 mètres de souterrains à parcourir avant de prendre notre service.

Au total, nous sommes environ 150 personnes, qui se relaient sous terre. Certaines équipes ne viennent que sur des horaires de bureau, tandis que d’autres, qu’on appelle de « conduite », assurent une garde de 24 à 48 heures à l’intérieur de la base. Ces équipes de conduite sont composées d’une vingtaine de personnes, mais peuvent être renforcées en cas de besoin, comme par exemple lors d’un événement avec une « bulle de protection » aérienne, tel qu’un sommet du G7.

L’escadron hélicoptère “Parisis” exécute la mission de police du ciel de jour comme de nuit pour la protection de l’espace aérien de l’île-de-France.

crédit photo : @Armée de l’air

Depuis le début de la crise du coronavirus, le rythme a été bouleversé pour limiter au maximum les risques de contagion au sein des équipes. Nous avons organisé deux « bordées », qui se relaient tous les 14 jours. Pendant que certains restent en confinement avec leur famille (et sont souvent en télétravail), les autres sont sur la base, soit sous terre, soit au repos à la surface mais isolés des autres militaires.

Quels sont les caractéristiques principales du confinement au sein du centre national des opérations aériennes ?

Il y a deux points essentiels dans notre travail. Le premier, c’est la proximité. Dans la salle d’opérations il peut y avoir jusqu’à 15 personnes, qui sont toutes des spécialistes de haut niveau. On a besoin de toutes ces expertises pour prendre des décisions coordonnées, et dans des délais très courts : un avion de ligne parcourt environ 15 kilomètres par minute… En 2019 nous avons eu 200 aéronefs qui ne répondaient plus à la radio, et un certain nombre de petits avions qui avaient des comportements suspects, par exemple en ne respectant pas les zones interdites. À cela s’ajoutent des entraînements, quotidiens. Au total, nous avons déclenché l’année dernière plus de 1200 sorties d’avions ou d’hélicoptères. Ce qui rend possible cette vigilance permanente et cette réactivité, c’est l’entraînement constant, et la proximité au sein des équipes.

La deuxième caractéristique, c’est la promiscuité. Dans une unité classique, des antagonismes entre les personnes peuvent mettre des semaines à apparaître. En confinement, cela pourrait exploser en quelques jours. C’est pour cela que toutes les personnes qui nous rejoignent sont volontaires, et qu’on vérifie au moment de leur recrutement qu’elles n’ont pas de problèmes personnels importants, au niveau familial, ou de leur santé par exemple. Enfin, nous sommes très attentifs aux signaux faibles.

Qu’entendez-vous par « signaux faibles » ?

Nous sommes très vigilants sur les changements de comportements : une personne d’ordinaire très volubile et qui ne parle plus, ou quelqu’un habituellement assez réservé et qui se met brusquement à parler à tout le monde. Par ailleurs, nous sommes très attentifs à la manière dont sont reçues les instructions, pour éventuellement les réorienter, les reformuler.

Une fois ces signaux identifiés, la plupart du temps il suffit d’en parler. La très grande majorité des problèmes sont des problèmes de communication. Il suffit de se remettre à échanger pour les désamorcer. Notre force au sein du centre opérationnel, c’est que les différents experts se parlent en permanence pour se coordonner. Donc quelqu’un qui se renferme, cela nous alerte immédiatement sur de possibles problèmes personnels. Nous savons comment provoquer l’échange, et nous sommes entraînés à cette écoute.

Comment gérez-vous des relations conflictuelles, comme il peut y en avoir dans toutes les entreprises ou toutes les familles – et peut-être davantage avec le confinement ?

J’ai pris le commandement de l’unité il y a deux ans et demi. Si, depuis cette date, notre capacité à accomplir notre mission n’a jamais été fragilisée par des problèmes relationnels entre les membres de l’unité, j’y vois plusieurs raisons. D’abord, parce que les gens qui ont des problèmes de fond ne vont pas venir ou ne vont pas rester chez nous. Ensuite, parce que ceux qui appartiennent à l’unité sont très adaptables, très flexibles, et que cela se ressent aussi dans leurs échanges avec les autres. Et enfin parce que ce sont des personnes avec un très haut sens de la mission, à qui on donne des objectifs clairs, avec des circuits d’information réguliers.

Au bilan, je le répète, cette attention constante aux signaux faibles permet d’éviter la plupart des problèmes : en confinement, on ne peut pas cacher les choses très longtemps, et nous réagissons immédiatement pour désamorcer les crises avant qu’elles ne surviennent.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui ont parfois du mal à rester enfermées chez elles en ce moment ?

Je pense qu’il faut être attentif à l’état physique, et peut-être plus encore à l’état psychologique, émotionnel, de chacun. Que chacun ait des temps pour soi, et que tous se réunissent à d’autres moments, bien définis. Les repas en particulier permettent de se retrouver tous ensemble, et de juger de l’état d’esprit de chacun. Là aussi, soyons attentifs aux signaux faibles, à tous les changements d’attitude, aux comportements inhabituels de nos proches. Il ne faut pas les ignorer, mais en discuter le plus rapidement possible, pour identifier les problèmes et y apporter des solutions dans la mesure du possible. Les journées doivent être bien structurées, mais je pense qu’il est important qu’elles ne soient pas trop segmentées, et qu’on ne se contente pas de faire un simple copié-collé des journées précédentes. Il faut éviter la routine, et pour certaines choses, certaines activités, chacun doit pouvoir s’exprimer. Par exemple, avec ma famille nous avons décidé de profiter du confinement pour créer ensemble des albums photos à partir des milliers de photos numériques que nous avons stockées ces dernières années. Nous avons repris cette habitude que nous avions un peu abandonnée, en nous disant que nous serons heureux de pouvoir les feuilleter plus tard, dans quelques années. Le choix de ces activités, c’est aussi un moyen de se projeter vers l’avenir, dans la vie après le confinement.

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