« Points de vue du bout du monde » – Regards de Noël

Publié le 24 décembre 2015

Aldo et Frédérique sont partis pour six mois de voyage en moto, 30 000 kilomètres de Paris à Sidney. Le premier est journaliste, la seconde photographe. Ce sont aussi deux amis chers, et en échange de l’hébergement offert à leurs chats, je leur ai demandé de nous envoyer des récits et des photos sur les regards rencontrés.
 Ma question : le regard est-il utilisé, vécu différemment selon les cultures, les races, les religions ? Un regard occidental est-il laissé « en-dehors » ? Ou bien est-ce qu’en ces temps d’affrontement universel le regard ne reste pas le point de passage le plus simple, le plus immédiat, le plus sincère ?


En cette veille de Noël, voici venu le temps des regards en arrière…

Texte : Aldo Fusco – Photos : Frédérique Hughes

Nous venons de parcourir la moitié de la planète au guidon d’une moto. Pendant plus de six mois, notre soif de découvrir et de rencontrer nous a poussés à aller toujours un plus loin, comme un long voyage que nous nous plaisions à imaginer sans fin. Entre Paris et Sydney, les paysages, les villes et ceux qui les occupent se sont succédés. À travers ces décors naturels et ceux construits de la main de l’homme, parfois époustouflants de beauté, parfois tristes ou laids, à travers d’autres langues, d’autres façons de vivre ensemble, d’autres façons de se nourrir, la rencontre de l’Autre a été notre vrai et unique moteur.

Comment vit-on ce type d’expérience ? Comment en revient-on ? Car le voyage s’apprivoise. Doucement. Lentement. Il est parfois dur et cruel, provoquant états de nerfs ou lassitude. D’autres fois il est généreux et suscite alors rires ou béatitude. Mais quoi qu’il en soit, il laisse toujours la sensation de vivre pleinement.

Bien sûr, ces affirmations peuvent ressembler à des banalités, pourtant, assis sur le lit de cette chambre d’hôtel à quelques jours de la fin du voyage, nous nous sommes sentis submergés par un flot d’émotions incontrôlables. Ces six mois nous paraissaient soudainement avoir duré le temps d’un claquement de doigts. Comme toujours, lorsque les sentiments prennent le pas sur la raison, il en résulte une incapacité presque mécanique à appréhender et contrôler. Désarçonnés puis démunis, il ne nous reste plus que les larmes pour nous exprimer.

Des visages ont défilé dans nos mémoires. La nature humaine étant bien faite, ce sont des visages et des regards pleins de tendresse, de rires et de bienveillance qui sont revenus nous caresser – les autres sont déjà effacés. Le paradis sur terre n’existe pas, alors pour faire le lien entre un monde idéal et la course en avant, tout repose sur le regard. Le regard de l’autre sur nous, notre regard sur l’autre. Et au final notre regard sur le monde.

 

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Être dans la peau du voyageur c’est accepter d’être acteur de ces croisements. Aussi, avant de chercher l’expression du regard de l’autre, avant d’en interpréter les contours ou de chercher en premier lieu à le ranger dans une catégorie primaire (bienveillance ou malveillance ?) c’est d’abord notre propre regard qui importe. Car il participe activement à celui qui sera posé sur nous en retour.

Nous nous sommes nourris de cette pluie de regards, tantôt curieux, tantôt surpris, tantôt rieurs mais massivement bienveillants. Il nous est arrivé de ne pouvoir échanger un traître mot avec nos hôtes d’un soir, et pourtant jamais la communication n’a été un obstacle. Les gestes montrent ce que les yeux disent déjà. Au fin fond de l’Ouzbékistan, nous avons atterri dans une petite famille où la maîtresse de maison nous a laissé une pièce avec des tapis, des matelas et du thé, avant de s’éclipser pour respecter notre repos. Au matin, notre hôtesse (sans doute la grand-mère) jouait avec deux enfants en bas âge. Les gestes pleins de délicatesse, elle posait un regard doux et tendre sur ces garçons qui semblaient littéralement se nourrir de sa tendresse. Nous les avons longuement observés. Tout était calme et paisible. Sans mots à partager, il suffisait de croiser ces regards pour comprendre les intentions aussi universelles que les regards.

 

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Plus loin. Plus tard. Arrêtés au bord d’une route dans les montagnes kirghizes. Nous sommes entourés d’immenses vallées tapissées d’une herbe d’un vert saturé. En second plan, les reliefs qui émergent sont coiffés de neige. Ça et là, disséminés dans ce décor, quelques yourtes d’où s’échappe de la fumée trahissent une occupation humaine dans cet endroit si désolé, si loin de tout, et si beau à la fois. Peu après notre arrêt, deux petits garçons s’approchent de nous. Lentement et en silence. Manifestement ils sont frères… Le plus âgé me tend la main pour me saluer, avant d’être imité par le plus jeune. Puis, tous les deux reprennent un peu de distance. Fred et moi essayons de glisser quelques mots de russe, mais les enfants restent silencieux, manifestement intimidés mais aussi intrigués par ces étrangers et leur grosse moto. Leurs yeux pétillaient, mais les visages n’osaient aller jusqu’au sourire. Touchés par cette timidité flagrante mêlée d’une curiosité encore plus forte, nous les avons rassurés, là encore, par des regards, des sourires et des attentions. Ils se sont laissés faire lorsque je leur ai proposé de prendre place sur la moto. Puis, avec des gestes de la main en guise d’adieu, ils sont repartis en courant vers leur mère qui les observait de loin.

 

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Une autre fois, dans une gargote en Indonésie, deux jeunes filles, assurant le service, nous observent en silence avec des sourires gênés et une curiosité dévorante. Elles portent un voile pour se couvrir les cheveux, car nous sommes en terre musulmane. Pourtant, peu de temps avant la fin du repas, elles nous font comprendre qu’elles veulent nous photographier avec leur téléphone portable. Nous acceptons en riant et sortons nous-mêmes un appareil photo. La gêne et la distance qui étaient jusqu’alors marquées dans les regards ont totalement disparu ! Ces jeunes filles d’abord timides sont presque devenues familières. Me prenant par la taille, collant leurs visages au mien pour la photo, nous confiant un bébé pour la photo… Une fois de plus, sans mots communs pour échanger, les regards d’abord, les gestes ensuite ont établi le lien.

 

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Ces regards, si nombreux, nous ont rempli. Sans le savoir avant de partir, ces instants, insignifiants mais essentiels, ont jalonné notre voyage pour remplir peu à peu notre « boîte à souvenirs ». Et aujourd’hui, je sais déjà que lorsque le temps aurait fait son travail, lorsque les souvenirs précis de ce voyage deviendront flous, ce sont ces visages, ces regards et leurs expressions qui resteront, comme autant de trésors collectés tout au long de ce périple.

Alors une demi année pour un demi tour du monde, c’était bien sûr trop court, trop rapide, mais suffisant pour confirmer quelques certitudes : la diversité est facteur de richesse et non de peurs – seule la sincérité d’un regard tisse du lien et le sourire est le plus beau et le plus efficace des outils !

 

Retrouvez le premier épisode, en Iran, en cliquant ici

Retrouvez le deuxième épisode, en Inde, en cliquant ici

Retrouvez le troisième épisode, en Indonésie, en cliquant ici

Retrouvez le quatrième épisode, à Bali, en cliquant ici

Un commentaire

Fabrice

9 janvier 2016 à 10 h 21 min

Quels beaux témoignages !

J’ai beaucoup apprécié votre sincérité, votre simplicité et votre humanité.

Cela m’a fait l’effet d’un vent de fraîcheur dans nos vies et nos villes parfois si sclérosées.

Merci à vous 2, Frédérique et Aldo, et à toi Aurélien d’avoir été leur messager.

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