Le paysage de la peur – Christophe André

Publié le 24 novembre 2015

Christophe André

Psychiatre français spécialisé dans la prise en charge des troubles anxieux et dépressifs, particulièrement dans le domaine de la prévention des rechutes, Christophe André est l’un des chefs de file des thérapies comportementales et cognitives en France. Il a également été l’un des premiers à y introduire l’usage de la méditation en psychothérapie.

Ce texte est le résumé d’une conférence qu’il a donnée dans le cadre des journées Emergences 2015, à Bruxelles.

La peur peut être définie comme un ensemble de phénomènes qui ne sont pas seulement des phénomènes psychologiques, mais aussi physiologiques, qui accompagnent la prise de conscience d’un danger.

Finalement, la peur est une sorte de signal d’alarme par rapport au danger, elle se déclenche lorsque le danger est présent (se trouver face à un lion, face à quelqu’un qui nous menace). La peur est une fonction adaptative qui nous aide à répondre face aux dangers, les fuir ou les approcher avec prudence s’il nous est indispensable de les approcher. Par exemple la peur du vide lorsqu’on marche en montagne nous permet de profiter des paysages sans tomber dans le précipice. Et la peur mobilise le corps pour le préparer à l’action.

Cependant, la peur peut aussi se déclencher lorsque le danger pourrait apparaître, lorsqu’on a le pressentiment, l’impression, l’intuition, la certitude qu’un danger est en train de se rapprocher et va tôt ou tard débouler dans notre vie. Ce qui est à l’origine de certains dérèglements.

 

La peur, héritage de l’espèce

La peur est une émotion fondamentale, un héritage qui nous a été légué par l’évolution de notre espèce pour nous aider à mieux faire face, à nous ajuster rapidement à toutes les modifications de notre environnement. La peur est inscrite dans le patrimoine génétique de notre espèce, en quelque sorte le « logiciel de peur » est inscrit en nous dès notre naissance.

Les fondements de la peur sont innés dans l’ensemble du monde animal. Des chercheurs ont par exemple réalisé une expérience où l’on faisait passer, au-dessus de petits canetons qui venaient d’éclore, des formes qui pouvaient rappeler soit des oiseaux pacifiques, soit des oiseaux rapaces. Dans le 2ème cas les canetons s’immobilisaient instantanément.

Selon les espèces, il y a aussi des peurs « préparées ». Des situations, des objets, pour lesquelles nous allons acquérir très rapidement des réflexes de peur. Ces objets ont très souvent représenté des menaces pour nos lointains ancêtres – et de là viennent des peurs fondamentales comme la peur du noir, la peur des araignées, des gros animaux, des serpents…

Des chercheurs ont réalisé une expérience sur des jeunes singes qui n’avaient jamais vu de serpents : il suffisait de leur montrer une fois des vidéos montrant un singe effrayé par un serpent pour que ces jeunes singes « attrapent » la peur des serpents et que l’image d’un serpent les mette dans des états de peur terrible même s’ils n’en avaient jamais rencontré, même s’ils n’avaient jamais été mordus. En revanche, si à l’aide d’un trucage on montrait une vidéo avec un singe ayant peur d’une fleur, cette peur-là ne « s’attrapait » pas. La peur des fleurs n’est pas « inscrite » dans le patrimoine génétique du petit singe.

C’est sans doute pour cela finalement que les plus grandes peurs que nous continuons d’avoir sont face à des objets qui ne sont pas (ou plus) si dangereux que ça. Araignées, serpents, pour des gens qui habitent dans des capitales, ne représentent finalement pas un danger très important, tandis que nous n’avons peut-être pas assez peur d’objets qui eux représentent un danger beaucoup plus réel, comme les pistolets, les mitraillettes… Ces peurs n’étant pas – ou pas encore – inscrites dans notre patrimoine génétique, ces objets continuent d’être manipulés, vénérés, ils attirent une bonne partie des êtres humains.

 

L’anxiété, maladie de la peur

L’être humain est capable d’anticiper. Les hommes sont capables de démarrer une bonne montée d’angoisse, de panique, alors même que l’événement n’est pas encore là. Peut-être aussi que nous aimons avoir peur : c’est une capacité très humaine que de s’injecter parfois une quantité de peur très contrôlée, pour « jouer à se faire peur », en regardant des films d’horreur, en montant dans des montagnes russes, en sautant en parachute ou à l’élastique… Dans les pays en guerre, on n’aime pas trop voir ce genre de films – peut-être que pour les personnes dans des régions plus calmes cela représente une sorte de rappel de ces peurs.

Si on rentre un peu plus dans le « logiciel de la peur », il faut faire la différence entre peur et anxiété. Ce qu’on appelle peur c’est vraiment cette émotion, ensemble de phénomènes physiques et psychologiques, qui se déclenche lorsque le danger est là, lorsqu’il va se rapprocher. Ce qu’on appelle anxiété, inquiétudes, angoisses, ce sont toutes ces émotions appartenant à la famille de la peur, mais qui se déclenchent lorsque le danger est possible.

Des modèles théoriques modélisent l’anxiété comme une sorte d’allergie, d’intolérance à l’incertitude. En réaction à cette incertitude, la pensée anxieuse va amplifier des problèmes qui pourraient arriver. Le logiciel va se déclencher tout seul, dès qu’on donne une information, quelle que soit sa nature. Départ en vacances = embouteillages, cambriolage, arnaque à la location… et amplification : tous ces problèmes vont faire que les vacances vont être atroces, ma femme va me quitter… Et quels que soient les efforts réalisés par la personne, ils ne pourront pas empêcher le déclenchement de ce logiciel, ils permettront seulement de recadrer, de relativiser cette anxiété… et de ne pas y « patauger » trop longtemps.

Les maladies de la peur sont à la peur normale ce que l’allergie est à l’immunité. Au départ la peur est une réaction normale de défense contre les agressions extérieures, comme l’immunité. Mais dans le cas des allergies ou des maladies auto-immunes, cette réponse se dérègle, s’affole, se déclenche mal à propos. Idem dans les maladies de la peur, telles que les phobies spécifiques (être enfermé, les araignées…), les attaques de panique, un grand nombre d’inquiétudes existentielles, immensément variées (peur de mourir, de manquer d’argent, de souffrir…)

 

Réguler ses peurs

La peur peut nous faire commettre beaucoup d’erreurs, mais elle n’est pas un délire : son point de départ est toujours quelque chose qui appartient au réel. De ce fait, pour rassurer quelqu’un – ou se rassurer – le conseil qui est souvent donné est de respecter le point de départ de cette peur. Voir d’où elle est partie, puis reprendre point par point le scénario catastrophe et essayer d’amener la personne à comprendre les étapes d’amplification.

On ne peut pas empêcher les émotions, et en particulier la peur, d’apparaître – c’est en tous cas très difficile pour la plupart d’entre nous – mais on peut très rapidement prendre conscience qu’elle est là et apprendre tout au long de notre vie à la réguler.

Il existe deux grandes familles de régulation émotionnelle :

  • Des stratégies assez spontanées, plus ou moins innées, universelles au sein de l’espèce humaine.
    • Éviter ce qui nous fait peur. Stratégie de la plupart des phobiques. Éviter de prendre les avions si j’en ai peur. Une stratégie qui fonctionne très bien, mais signifie cependant une restriction de ma liberté.
    • Penser à autre chose. Patients anxieux ou phobiques, qui dans l’avion vont essayer de s’endormir, parler aux voisins, regarder un film d’action…
    • Reconsidérer l’objet de ma peur (c’est pas si grave…)
    • Auto-contrôle: « résiste, tu n’as pas peur… »
  • Quand la peur revient trop souvent, les stratégies utilisées sont plutôt celles des thérapies :
    • Acceptation de nos émotions douloureuses, de tel ou tel aspect de notre vie. Mais acceptation n’est pas résignation. Se dire que la peur est là, intégration de l’émotion, affrontement d’une situation avec la peur présente.
    • Confrontation : un des principes des thérapies comportementales est d’expliquer aux patients que tôt ou tard, avec leur accord, on va aller ensemble affronter leur peur, en plusieurs étapes.

Dans ce processus, la peur va monter très vite, très fort, mais tôt ou tard elle va arriver à un palier, va cesser de monter, puis redescendre. Le travail des thérapeutes est d’accompagner le patient dans ce qui lui fait peur, d’y rester assez longtemps pour qu’ils expérimentent que dans des situations qui font peur, tôt ou tard l’étau se desserre. Ils « traversent » la peur, qui à un moment se dissout.

 

Mettre ses peurs à distance

Dans l’une de ses chroniques, Christian Bobin décrit l’ensemble de ces étapes. « Après avoir bu le thé devant les flammes, il me fallait décider de choses contrariantes. Problèmes, tracas et obstacles se sont assis sur mes genoux. Ils étaient moi et j’étais eux. J’ai soudain compris que la seule erreur était d’être inquiet. Une décision s’est prise en moi sans moi. Elle consistait à ne rien écarter de ce qui m’ennuyait. Je jetai mes soucis dans la cheminée rougeoyante et m’apprêtai à faire des choses qui m’ennuyaient avec le cœur aéré de qui s’en va au bal. » (Christian Bobin, « Une pointe de sang », in Le Monde des religions, 1er juillet 2012.)

Au début je suis dans la peur, la peur est en moi, et je vois le monde avec les yeux de la peur. Et En fin de thérapie, la peur est à côté de moi, à distance.

Le passage d’un état à un autre se fait par la prise de conscience que nous sommes capables d’affronter à peu près tous les dangers qui se présentent dans nos vies. Le réel est fait d’adversité, d’isolation, de difficultés (et de beaucoup d’autres choses plus joyeuses !) nous ne pouvons pas le nier, en revanche nous pouvons travailler sur cette dimension à l’intérieur de nous. Je ne peux pas forcément changer le monde, réaménager le monde pour ne plus ressentir de peur, je continue de vivre et tout à coup je m’aperçois que la peur est devenue supportable.

 

S’entraîner, se muscler contre les peurs

La grande peur des humains c’est la peur de notre disparition, de notre mort. Comme toutes les autres espèces animales, l’espèce humaine est mortelle, mais en plus l’espèce humaine le sait. Et comme le dit Woody Allen, « depuis que l’homme sait qu’il est mortel il a du mal à être tout à fait décontracté ». Et il n’y a pas trente-six solutions. Si l’on se focalise sur cette peur, sur notre mort, notre disparition, et que sur ça, ça va être terrible. Obsession de l’homme de chercher à accepter cette peur au lieu de chercher à la nier, à la repousser à l’infini, comme si cette réalité n’existait pas. Les émotions positives, le regard le plus clair possible sur ce que le monde a de beau, font sans doute partie des facteurs les plus puissants qui puissent nous aider à surmonter nos peurs. La peur, et en particulier la peur de la mort, va toujours nous pousser à ne voir qu’une partie, minime et très peu représentative, de la réalité.

Les pratiques méditatives sont des alliées précieuses pour apprendre à dissiper nos peurs, comme l’activité physique, faite en pleine conscience, dans la présence à notre corps, ou bien le travail des émotions positives. De très nombreux travaux montrent que lorsque nous sommes sur des émotions douloureuses nous nous focalisons sur des détails, alors que lorsque nous sommes sur des registres d’émotions agréables, nous ouvrons notre regard sur le monde.

Si nous laissons la peur diriger notre esprit de manière constante, nous ne voyons du monde que ce qui nous fait peur. Si nous arrivons à nous rendre présents à tout le reste, à la beauté, à la grâce, à l’humanité, alors nous allons voir émerger dans ce monde qui nous paraît laid et hostile, de la beauté et de la douceur. C’est pour ça que toutes les réflexions sur le bonheur, et plus largement sur les émotions positives, ne sont ni superflues – le bonheur n’est pas un luxe, une récompense, c’est une nécessité pour vivre, le seul moyen pour traverser la vie, ni anodines – c’est quelque chose de beaucoup plus puissant que ce qu’on peut imaginer.

Chaque fois que nous ferons des efforts pour tout voir, voir la vie tout autour de la mort, la beauté tout autour de la laideur, l’espoir tout autour du désespoir, nous nous ouvrons et nous aidons les autres à surmonter leurs peurs.

 

Conclusion

La peur est inscrite dans nos cerveaux, inutile de chercher à nous en débarrasser. Elle est là pour nous aider à nous adapter à notre environnement, aux dangers que nous pouvons y rencontrer. Et nous devons être conscients de ses mécanismes pour ne pas nous laisser aveugler, télécommander, oppresser par elle.

Il nous faut écouter nos peurs, pas toujours leur obéir.

9 commentaires

Joel Poirat

25 novembre 2015 à 15 h 43 min

Merci Aurélien pour ce partage.
Je suis très touché par le passage sur la peur de la mort qui nous empêche de vivre pleinement.
Coluche disait que la vraie question n’est pas de savoir s’il y a une vie après la mort mais plutôt de savoir s’il y a une vie avant la mort.
Apprivoisons nos peurs avec des sages tels que Mathieu Ricard ou Christophe André et nous découvrirons que la vie est belle. Tout comme Christian Bobin ouvrons nos volets le matin pour nous apercevoir que les oiseaux habitent le ciel.
A bientôt Aurélien
Joel

Aurélien Daudet

25 novembre 2015 à 16 h 33 min

Merci à toi, Joël ! Cette conférence était un très beau moment, et elle plantait bien le décor. Et tu me diras ce que tu penses de l’article sur celle de Thierry Janssen, qui m’a beaucoup marqué. Je pense la publier d’ici quelques jours.

A très bientôt,

Aurélien.

Tomaszewski

25 novembre 2015 à 8 h 15 min

Cher Aurélien,
Merci pour cette synthèse, qui nous donne des clés essentielles pour une introspection sur le sujet. C’est en se laissant guider par la peur que l’on devient inopérant. Il semble nécessaire aujourd’hui pour redevenir des membres actifs de notre société, de parvenir à dompter cette peur et de la mettre à profit…
J’espère à très bientôt.
Anne-lise

Aurélien Daudet

25 novembre 2015 à 8 h 18 min

Merci ! Je suis à Saint-Denis, chez un client en face du Stade de France ce matin, et j’ai été impressionné par le silence du RER, les quais presque vides à une heure pourtant de grande affluence… La peur est encore bien présente…

Nicolas Daniels

24 novembre 2015 à 22 h 00 min

Très intéressant !

LUNEL GERALDYNE

24 novembre 2015 à 10 h 14 min

Cher Aurélien,
Merci pour ce témoignage et la synthèse de la conférence.
Ce sont toutes des personnes passionnantes.
A Paris beaucoup sont sous l’emprise de la peur, choqués, figés.
Comme la situation ne va pas s’arranger de suite c’est super de faire passer des textes qui aident les personnes à dépasser l’insoutenable et à prendre conscience d’appréhender la vie sous un autre angle.
Soyons unis, soyons forts, que l’AMOUR inconditionnel soit le lien entre nous tous, pour que l’humain prenne son essence dans ce qu’il a de plus beau.

Aurélien Daudet

24 novembre 2015 à 10 h 21 min

Merci Géraldyne, ton commentaire me touche beaucoup. C’est justement pour cette raison que j’ai voulu résumer ces conférences passionnantes sur la peur. Tu me diras ce que tu penses des suivantes !
A très bientôt,
Aurélien.

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